Chapitre VIII: Vers la Liberté

La double porte de l’”auberge” s’ouvrit violemment, et sortirent du bâtiment un garçon, une petite fille et une jeune femme de grande taille.

Le soleil pointait à peine le bout de son nez, baignant la ville dans une douce lumière et donnant au ciel une sublime couleur orange. Un tableau resplendissant qu’aucun nuage n’osait gâcher, mais qui n’avait pourtant pas grand succès: mis à part les trois compagnons, la rue était tout à fait vide.
Toute trace de vie semblait avoir disparu, et un silence religieux régnait sur la ville, ce qui constituait une bonne nouvelle pour le petit groupe qui ne désirait pas se faire remarquer.

-Par où va-t-on?, demanda Jorkay.

La servante tendit un index vers la gauche.

-Toute la ville est entourée par une enceinte: la seule porte se trouve au bout de la rue principale. Elle sera gardée, mais je ne pense pas que cela posera de problème.

Non, moi non plus je ne pense pas qu’on aura de problème…

Son court affrontement contre la semi-humaine ne lui avait pas vraiment permis d’évaluer la puissance de la jeune femme, mais en revanche, il connaissait très bien la sienne, et de simples gardes ne tiendraient pas une seconde face à lui.

Mais il ne comptait tout de même pas y aller à cent pourcents: on n’utilisait pas un marteau-piqueur pour moudre du café.

Jorkay se mit donc à trente pourcents de sa puissance, ce qui suffirait amplement à écarter tout obstacle de leur route, et ce dans un temps record.

-Dans ce cas, allons-y.

Le garçon allait se mettre à courir mais Lyell, toujours main dans la main avec la jeune femme, bailla bruyamment, apparemment toujours affectée par le sort de sommeil.
Elle avait eu une sorte de sursaut d’énergie à son réveil mais ses batteries étaient vite tombées à plat, si bien que la jeune fille avait eu de la peine à descendre les escaliers sans se vautrer.
Lyell n’était donc probablement pas en état de courir, et même si elle l’était, sa faible allure les ralentirait considérablement.

Jorkay s’adressa à la semi-humaine:
-Tu pourrais la transporter pendant que tu cours?

Soulevant Lyell comme la princesse qu’elle n’était pas, la servante répondit avec assurance:
-Évidemment. Nous vous suivons.

Peut-être la galanterie aurait-elle voulu que ce soit Jorkay qui se charge de transporter la gamine, mais avec les muscles de ce corps, même transporter une enfant devenait épuisant, car de la même façon que le mana n’améliorait pas la vitesse, il ne donnait pas plus de force physique non plus quand on l’utilisait.
Présentement, la semi-humaine possédait donc bien plus de force que lui.

Le petit groupe se mit ainsi en mouvement, courant au beau milieu de la rue, abandonnant toute idée de discrétion.
Bien qu’avec sa force démentielle, aucun mur ne représentait un réel obstacle pour Jorkay, il préférait sortir par la porte plutôt que de créer sa propre sortie, même si cela n’était pas très discret.

La raison était simple: le garçon ne connaissait absolument pas le monde dans lequel il se trouvait et ne possédait aucune carte. Il prévoyait donc, après sa fuite, de suivre une quelconque route, ce qui le mènerait à terme forcément dans une ville ou un village où il pourrait peut-être enfin débuter sa nouvelle vie.
Si les gens de ce monde était pourvus de bon sens, alors la porte principale de la ville devait être directement reliée à une route. Sortir directement par la porte lui épargnerait donc la recherche d’un chemin ou un long détour qui leur ferait longer les palissades.
De plus, éviter les gardes n’était pas spécialement une priorité, tant la menace qu’ils représentaient pour lui était faible.

**********

Leur course pour atteindre la grande porte dura dix bonnes minutes, à la fin desquelles Jorkay fut surprit de ne pas être entrain de cracher ses poumons.
Enfin il était tout de même bien essoufflé: ce nouveau corps était bien plus sportif que son ancien, mais le garçon n’avait jamais appris à contrôler son souffle pendant l’effort.
La semi-humaine, quant à elle, semblait en pleine forme, malgré le poids supplémentaire qu’elle avait dû transporter.

Le petit groupe se trouvait donc à présent à une centaine de mètres de la grande porte, qui était manifestement fermée. Les quelques gardes présents les avaient repérés et semblaient connaître leurs intentions puisqu’ils n’avaient pas attendu pour dégainer leurs armes.

Ils ne nous laisserons pas passer, hein… Plus qu’à se frayer un chemin, dans ce cas.

Après avoir repris son souffle, Jorkay se dirigea vers les gardes d’un pas décidé, suivit de près par la semi-humaine.

Ces derniers étaient au nombre de dix, ne portaient aucune armure et n’avaient pour arme qu’une simple épée.
L’existence de ces sceaux empêchant les habitants de sortir de la ville rendait leur rôle de garde, ou plutôt de gardien, presque inutile.
Ils étaient plus là pour donner l’alerte lors d’une éventuelle invasion que pour se battre.

Lorsque les trois fugitifs arrivèrent à portée de voix, ce qui semblait être le chef des gardes fit un pas en avant, lame au clair.

-Désolé de gâcher vos espoirs, mais on nous a prévenu que vous tenteriez de vous évader, donc votre chemin s’arrête ici. Si vous n’opposez aucune résistance, je vous promets qu’on ne vous fera pas de mal.

Jorkay haussa un sourcil, interpellé par les propos du garde. Un mot avait retenu son attention.

Étrange… On les a prévenu? Pourtant elle ne devrait pas avoir vendu la mèche… Ils ont compris qu’elle mentait? Mais s’ils savaient que, finalement, leur servante ne m’avait pas tué, pourquoi n’ont-ils pas essayé de lancer une nouvelle attaque plus tard dans la nuit? Pourquoi nous intercepter seulement en pleine journée sans même nous tendre une embuscade?

Quelque chose clochait.
Personne n’aurait fait une telle erreur de jugement, surtout pas l’un des cadres d’une organisation assez influente pour avoir une ville entière en guise de quartier général.
Mais alors quoi? Le chef de cet endroit ne souhaitait pas les capturer ou les tuer? Ou peut-être qu’il savait qu’il ne pourrait pas neutraliser Jorkay? Mais dans ce cas pourquoi envoyer des hommes qui risqueraient de se faire tuer?

Pour gagner du temps, peut-être?

Si on n’avait pas profité de la nuit pour l’attaquer, c’était sans doute car l’idée de le tuer avait été abandonnée, et dans ce cas, gagner du temps ne pouvait servir qu’à permettre à quelqu’un de fuir ou de cacher quelque chose.

…Non, si c’était le cas, nous intercepter alors que nous allions partir serait complètement contre-productif…

Quelque chose échappait à Jorkay, mais de toute façon l’heure n’était plus à la réflexion: il allait falloir agir.

Le garçon leva donc son bras droit devant lui, paume en avant, et créa en un instant une lame invisible à l’aide de son mana. Mais au moment ou il voulut l’envoyer sur ses ennemis, une voix dans son dos l’interpella.

-Non, attendez!

Jorkay lança un regard interrogatif, et légèrement surpris, à la semi-humaine, qui venait de soulever cette objection.

-Je ne peux pas vous laisser nous sauver sans rien faire. Laissez-moi au moins dégager la voie!

Étonnamment, la jeune femme semblait avoir compris que le garçon se préparait à attaquer. Lever le bras avait visiblement été le mouvement théâtral de trop.
Les gardes, quant à eux, n’avaient pas bougé, et ne réalisaient pas qu’ils venaient d’échapper de peu à la mort.

Jorkay répondit, hésitant:
-C’est pas nécessaire, tu sais? Je peux m’en occu…

Mais la servante le coupa dans son commentaire.

-C’est une question de fierté. Je vous en prie…

Le garçon hésita un instant: de ce qu’il avait pu déduire, le but du chef des lieux était de gagner du temps. Était-ce bien sage de laisser la semi-humaine se charger des gardes et ainsi permettre à son adversaire d’accomplir son objectif?

Je pense pas qu’on risque grand chose, mais…

Si le chef de cette organisation avait effectivement compris que battre Jorkay relevait de l’impossible pour lui-même et ses sbires mais qu’il essayait tout de même de l’empêcher de s’échapper, alors ce type avait sûrement au moins un corde à son arc: une manière de neutraliser ses ennemis sans combattre, ou peut-être un allié très puissant se trouvant en dehors de la ville et qu’il aurait appelé à l’aide durant la nuit. Peut-être que le temps que ce type essayait de gagner était le temps nécessaire à son renfort pour arriver ici.
Cela dit, même si ce renfort s’avérait être assez puissant pour le blesser, rien ne garantissait que Jorkay perde.
Il ne savait pas se battre, certes, mais pouvoir employer la magie comme il l’entendait lui donnait un avantage certain en combat, ou dans le pire des cas, en fuite.
Bien sûr le risque existait, mais il avait l’avantage d’être minime.

-Bon, je te laisse faire, répondit-il finalement avec un soupir, mais ne traîne pas trop.

Lui aussi avait sa fierté et pouvait comprendre ce que ressentait cette jeune femme.

-Merci infiniment.

Sur ces mots, la semi-humaine s’approcha de Jorkay et ce dernier lui prit Lyell des bras, et maintenant parée à combattre, la jeune femme s’avança lentement vers ses adversaires, la main sur le manche de sa dague.

Le chef des gardes poussa un long soupir.

-Alors vous choisissez le conflit, hein? Ne nous en voulez pas si on vous malmène un peu.

Même s’il tenait ce discours, l’homme n’était pas serein, et de la sueur perlait sur son front.
Cette semi-humaine avait une réputation dans cette ville: celle d’être particulièrement douée au combat.
Certes elle n’avait pas le niveau d’un pilier, mais cela était uniquement dû au fait que, comme tous les semi-humains, son noyau énergétique n’était pas bien grand, et que le mana se comportait avec elle en adolescent prépubère, car en matière de technique, personne ici ne lui arrivait à la cheville.
Ainsi, même à dix contre un, les chances étaient maigres. Enfin au moins, son nouvel allié ne semblait pas prendre part au combat.

La servante s’avançait donc prudemment, ses yeux plus perçants que jamais, observant attentivement ses ennemis d’un regard glacial, ses iris oranges brûlant d’une colère froide.

Comme tout le monde ou presque sur cette planète, ces gardes l’avaient traitée comme une moins que rien. Toutes ces insultes dont on l’avait couverte, ces coups qu’on lui avait donnés et ce mépris avec lequel on l’avait traitée l’avait marquée a jamais. Maintenant, elle pouvait enfin le leur faire payer sans avoir peur des représailles.
Ce qui avait motivé sa requête de s’occuper des gardes, ce n’était pas sa fierté, mais bien sa haine. Elle savait que c’était stupide, mais peu importe: une occasion de prendre sa revanche ne lui passerait pas sous le nez.
Pour prendre un nouveau départ, il fallait se débarrasser des fantômes du passé. Peut-être que battre quelques-unes des personnes l’ayant trainée dans la boue l’aiderait à se séparer de sa colère.

Les gardes s’écartèrent lentement, entourant progressivement la servante qui avançait toujours, tandis que le chef des gardes se creusait les méninges pour trouver une solution pacifiste.

Jouer le mec sympa et compréhensif après tout ce qu’il lui avait fait subir, il le savait: c’était idiot, hypocrite et sûrement vain.
Cependant, il ne regrettait pas son comportement: si ce monde se retrouvait dans une situation si précaire, c’était à cause des congénères de ces « semi-humains ». Aucune raison, donc, de les traiter comme des êtres humains.

Avec un tel passif entre eux, il ne pouvait qu’essayer de lui faire peur et espérer qu’elle se résigne. Si ça ne prenait pas, alors son groupe passerait un sale moment.

-Je ne sais pas ce que tu comptes faire face à nous tous, mais même si tu parviens à nous battre, tu ne pourras pas sortir. Tu devrais le savoir depuis le temps. Tout le monde serait déjà parti si c’était si facile. Et même si tu parviens à fuir, les piliers te poursuivront, et quand ils t’attraperont, je ne pense pas qu’il se montreront très « doux » si tu vois ce que je veux dire…

C’est donc ainsi que le chef de la garde tenta de raisonner la semi-humaine, mais cela ne fut pas très efficace, et sembla même attiser les flammes de sa colère:
-Ne vous inquiétez pas, j’essayerai de ne pas vous tuer, répondit-elle froidement, ignorant visiblement le petit speech de son ennemi.

-Neutralisez-la!, beugla le chef de la garde.

Les dix hommes se ruèrent sur leur cible, complètement désorganisés. N’ayant jamais dû faire face à de quelconques ennemis, leurs armes servaient surtout à impressionner. Et même si on les avait quelque peu entraînés au combat à l’épée, sans aucune expérience réelle, ils n’avaient jamais pu apprendre à se coordonner.
Pour un combattant expérimenté, le nombre d’ennemis n’avait une incidence que si ces derniers savaient combattre en groupe. La semi-humaine ne doutait donc pas une seconde de l’issue de ce combat.

Elle dégaina son poignard, le fit tournoyer habilement dans sa main droite, puis, après avoir agrippé le manche fermement, se lança en avant.
La jeune femme se déplaça si rapidement que sa cible ne la vit même pas arriver, et se prit son genou en pleine face, ce qui le mit K.O. sur le coup.

S’accroupissant immédiatement après avoir touché le sol, elle esquiva le coup d’épée latéral du garde derrière elle, et profita de l’élan de son mouvement pour faire une balayette à ce même garde, qui se frappa violemment l’arrière de la tête par terre et se retrouva hors combat.

Un nouvel ennemi voulut lui asséner un coup d’épée vertical, mais elle para l’attaque avec son poignard tout en se redressant et donna un puissant gauche au foie de son adversaire qui se plia en deux pour mieux recevoir un uppercut du droit qui le souleva du sol.

La semi-renarde fit alors volte-face et lança son arme vers un autre homme, ne laissant aucun répit à ses adversaires. Ce dernier se la prit dans l’épaule et baissa ainsi sa garde. La jeune femme, n’ayant pas attendu que sa dague atteigne sa cible, se ruait vers le garde, sa chevelure de feu flottant au vent, et son béret tombant de son crâne, révélant ses imposantes oreilles. Sa robe, absolument pas adaptée au combat, ne semblait pas la gêner le moins du monde, et la servante fendait l’air à une vitesse hallucinante.

Elle bondit et arriva pieds joints et genoux pliés sur le torse du blessé. Agrippant le manche du poignard, elle poussa de toutes ses forces avec ses jambes, propulsant sa victime violemment contre le sol, et se retrouva alors en l’air, arme en main, au-dessus d’un des gardes qui avait voulu l’attaquer par derrière pendant qu’elle s’occupait de son collègue.

Achevant son magnifique périlleux arrière, elle se laissa tomber et se servit de sa chute pour asséner un puissant coup de talon sur le haut du crâne de l’homme qui s’effondra, inconscient.
Face à cette violence et cette écrasante domination, les cinq gardes restant, chef compris, se tâtaient, et ils n’avaient même pas remarqué qu’ils étaient tous dispersés.

La jeune femme en profita et se rua sur une nouvelle victime. Surpris, l’homme donna un coup d’épée en diagonale, qu’esquiva la semi-humaine en se penchant en arrière. Elle profita de ce mouvement pour donner un coup de pied à la lune dans le menton du pauvre garde qui s’affala par terre, inconscient.

Les quatre hommes encore en état avaient tiré profit de cette attaque et s’étaient enfin regroupés.

L’affrontement avait bien débuté pour la semi-humaine, mais maintenant, sans l’avantage de la surprise, elle aurait un peu plus de peine à se débarrasser d’eux.
Sa décision fut d’attaquer de face et d’espérer une inattention de la part de son ennemi. Elle se rua donc sur l’un d’entre eux et donna un coup vertical que sa cible bloqua sans peine. Un autre combattant tenta de lui donner un coup d’estoc, mais elle l’évita aisément en se déplaçant légèrement sur la droite. Elle dut cependant faire un bonds en arrière pour échapper au troisième attaquant.

Les quatre hommes, ayant regagné un peu de confiance après cette défense réussie, se rapprochaient prudemment de la semi-renarde.

Elle décida donc d’attendre et de les observer très attentivement pour profiter d’une quelconque ouverture, et cette dernière vint plus rapidement que la jeune femme ne le pensait.

Un des gardes avançait légèrement plus rapidement que les autres, et se trouvait à présent un peu plus en avant que ses camarades.
Cela laisserait juste assez de marge à la semi-humaine pour le mettre hors d’état de nuire.

Lorsque sa future victime leva la jambe pour s’avancer, la jeune femme plongea vers elle et lui donna un puissant coup de pied au niveau de l’arrière du genou, lui faisant perdre appui.
Dans la panique, l’homme, qui était gaucher, donna un coup d’épée au hasard, mais sa lame trancha le vide et une main lui saisit l’avant-bras. La semi-humaine se trouvait à sa gauche, et sans attendre une seconde, elle lui asséna un coup de poing dévastateur sur le coude, le faisant se plier dans le mauvais sens et extirpant un cri atroce de douleur à son propriétaire qui lâcha son arme avant de tomber sur les fesses.

Un de ses alliés arriva un instant plus tard et trancha l’air de sa lame. La servante bloqua l’attaque au-dessus de sa tête et dévia l’arme sur sa droite, avant de planter sa dague dans l’abdomen de son agresseur. Un autre garde voulut l’attaquer, mais au dernier moment, elle pivota et se servit de l’homme qu’elle avait sur les bras comme bouclier humain. Voyant cela, le garde arrêta net son attaque.
La semi-humaine poussa alors le corps meurtri avec lequel elle venait juste de se protéger sur lui. Le garde dut écarter son épée pour éviter d’empaler son compagnon, erreur qui lui valut un fulgurant coup de pied rotatif sur le côté de la tête. Il s’effondra alors à son tour, emporté par le poids du corps pratiquement mort de son camarade.

Il n’y avait plus que le chef qui tenait debout. Mais ce dernier semblait ne plus vouloir se battre et cherchait des yeux un quelconque moyen de s’en sortir. Fuir n’était pas une option, mais il ne voyait pas comment gagner.

Son regard se posa sur Lyell, toujours à moitié endormie, à présent adossée contre une habitation car l’adolescent en avait probablement eu assez de la porter. Ce dernier était d’ailleurs étrangement hors de vue.

Cette semi-humaine était plutôt connue dans la ville, et sa relation avec cette petite fille également. Il fallait en profiter.

L’homme se précipita vers la loque qu’était Lyell dans l’espoir de s’en servir comme otage, mais à peine arriva-t-il au niveau de l’enfant que Jorkay sortit de nulle part et lui donna un coup de poing las.
Le garde aurait aisément pu l’esquiver, mais la lenteur de l’attaque mêlée à l’expression blasée du garçon le déstabilisèrent, et les phalanges de Jorkay entrèrent donc doucement en contact avec la poitrine du chef de la garde.

Les côtes de ce dernier s’enfoncèrent et percèrent différents organes vitaux. Son corps s’envola comme un fétu de paille et alla traverser le mur d’une bâtisse un peu plus loin.
Une fin abrupte et décevante pour un affrontement splendide.

La servante revint vers Lyell et Jorkay, à peine essoufflée par son combat, ses pupilles encore plus étrécies qu’à l’accoutumée.

Le garçon l’accueillit avec quelques applaudissements sincères.

-Eh bah dis donc, tu rigoles pas! T’as trop la classe!

Même s’il aurait pu allonger tous ces gardes en une seconde, ç’aurait été peu impressionnant. Ainsi était-il admiratif devant ce déploiement d’agilité et de compétences martiales. Surtout que dans son cas, il n’y avait pas de quoi être fier: sa puissance ne lui appartenait pas vraiment. Il n’avait rien fait pour la mériter.

Les joues de son interlocutrice se teintèrent de rose.

-C’est trop d’honneur… Vous auriez pu en faire autant…

-En matière de résultat sûrement, mais en ce qui est du spectacle, je pense qu’on se serait bien fait chier si je m’en étais chargé.

En réponse à sa remarque, la semi-renarde lui montra pour la première fois un grand sourire que ses dents légèrement pointues à présent bien en évidence rendait particulièrement charmant.
Lui même ne put s’empêcher d’en esquisser un après avoir été témoin d’une telle scène.

Mais au moment où la jeune femme rouvrit les yeux, elle aperçut une ombre glisser sur le sol à toute vitesse.

-Atten-

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase.
Un énorme poing vint s’abattre sur la tempe de Jorkay, le faisant voler jusqu’à l’autre côté de la rue où il traversa le mur d’une habitation avant de disparaître derrière les décombres.
Un homme d’environ deux mètres, véritable montagne de muscle, venait de faire son apparition.

La servante le dévisagea avec haine, adoptant une posture de combat.

-Gertolt…

Ce dernier ne lui adressa qu’un regard en coin rempli de dédain.

-C’est pas pour toi que je suis ici, c’est pour le maigrichon. Attend bien calmement sur le côté que j’en aie fini avec lui et après on ira voir le boss.

La jeune femme jeta un regard inquiet vers l’endroit où Jorkay avait disparu, mais le garçon ne semblait pas se relever.

Ce gosse était très fort, mais même pour lui, un coup de poing du pilier le plus puissant de l’organisation ne devait pas laisser que des égratignures.

Il fallait qu’elle gagne du temps, rien qu’un peu. Après tout, c’était de sa faute si leur fuite avait été retardée.
Elle ne pourrait pas se pardonner d’avoir causé la mort du garçon et d’avoir gâché leur seule chance, à Lyell et à elle, de s’enfuir d’ici.

Gertolt cherchait du regard sa victime toujours dissimulée derrière un écran de poussière. Profitant de cette ouverture, la servante se jeta sur lui et enfonça sa dague près du cœur du géant.
Mais ce dernier demeura imperturbable et lui rendit simplement une expression vaguement ennuyée avant de la balayer d’un revers de main. La semi-humaine encaissa le coup puis se rattrapa habilement, si bien qu’elle n’eut aucun dommage à déplorer.
Son attaque n’avait pas eu pour but de le tuer, juste de détourner son attention et éventuellement, avec un peu de chance, de le blesser. Cependant, au vu de l’indifférence de Gertolt, aucun des deux objectifs n’avait été atteint.

Le pilier attrapa la poignée du poignard toujours planté dans sa chair et retira la lame de son corps avant d’admirer l’arme, un fin filet de sang s’écoulant de sa plaie.

-Dire que tu as échoué ta mission équipée d’un tel bijou… Enfin bon, merci de me l’avoir rendu. Je vais peut-être en avoir besoin contre l’autre gosse.

Malheureusement, la jeune femme se rendit compte trop tard de son erreur: elle venait indirectement de donner la seule arme capable de blesser son bienfaiteur à son Némésis.
Dans une tentative désespérée de réparer cette gaffe, elle fendit l’air de sa jambe, frappant le poignet du colosse dans l’espoir de le désarmer. Cependant, ce coup ne le fit même pas broncher.

L’homme poussa un léger soupir avant de lancer son poing en plein dans l’abdomen de la jeune femme, qui croisa ses bras devant elle afin d’atténuer un maximum le choc.

Mais ce dernier ne vint jamais: le poing de Gertolt avait percuté un mur invisible, à seulement quelques centimètres de la servante, qui en ressortit intacte. Mais il ne faisait aucun doute, étant donné l’onde de choc qu’avait provoqué ce coup, que le bilan aurait été sévère si cette attaque n’avait pas été bloquée.

-Alors c’est ça un pilier? Je suis un poil déçu, je te cache pas… C’est juste pour te permettre d’arriver que ton boss voulait gagner du temps?

Jorkay se tenait debout devant la bâtisse en miettes, cape au vent, mais ses vêtements couverts de poussière, atténuant l’aspect héroïque de son apparition, ou plutôt de sa réapparition.

Gertolt serra les dents sous la colère et saisit la dague, la lame orientée vers le bas. En un bond fulgurant, le colosse se retrouva instantanément devant Jorkay. Il balaya les jambes de l’adolescent qui chuta en arrière et abattit l’arme sur sa poitrine, entraînant le corps du garçon vers le sol avec lequel il entra en contact violemment, produisant un cratère d’environ trois mètres de diamètre dans le chemin pavé et masquant le ciel derrière un nuage de poussière.

C’est du centre de ce nuage qu’une voix s’éleva quelques secondes à peine après l’impact:
-Qu’est-ce que t’es enfoiré? Cette dague est supposée percer les revêtements de mana… Alors pourquoi elle te fait rien??

Penché au-dessus de Jorkay, le géant n’arrivait pas à croire ce qu’il voyait.
Le garçon reposait tranquillement sur le sol, toujours en parfaite santé, dévisageant son agresseur d’un air moqueur.

Gertolt leva le poing afin de porter un nouveau coup, mais alors qu’il abaissait son bras, ce dernier se figea. Il n’eut pas le temps de se poser plus de questions: son corps s’éleva dans les airs à quelques mètres du sol. Jorkay se redressa sans peine et dépoussiéra sommairement ses vêtements.

Sa victime se débattait dans le vide, vociférant diverses insultes. Après avoir laissé s’échapper un soupir ennuyé, Jorkay plaça sa main droite devant lui avant de la laisser tomber lassement. Le corps du géant fonça alors à toute vitesse vers le sol, son crâne chauve en avant.

Le choc fut encore plus violent que celui reçu par Jorkay, soulevant une immense gerbe de poussière et de gravas.
Cependant, ça n’avait pas suffit à mettre Gertolt hors d’état de nuire, même si cela l’avait bien amoché.

L’adolescent réitéra donc le processus une dizaine de fois, donnant au corps de son adversaire les caractéristiques d’un vieux chiffon humide, puis une fois ceci fait, Jorkay bougea sa main vers la gauche, envoyant le tas de membres disloqués traverser plusieurs maisons.

Le garçon se pencha ensuite en avant et ramassa la dague que son adversaire avait fait tomber et se dirigea tranquillement vers la jeune femme. Il lui plaça l’arme dans la main tandis que la semi-renarde le dévisageait, incrédule.

Cette dague possédait une caractéristique unique et puissante: elle atténuait le revêtement de mana de ceux contre qui on l’utilisait, permettant par exemple à la semi-humaine de blesser quelqu’un comme Gertolt, ce qui lui aurait normalement été impossible.
L’homme en question détenait tout de même du titre de pilier le plus puissant. Le fait que même lui ne pouvait pas égratigner Jorkay avec une telle lame posait la question de la réelle quantité de mana que le garçon abritait en lui.

Submergée par cette réalisation, la jeune femme restait muette, et observait à présent la dague fixement.
Jorkay la dévisagea quelques secondes avant de se résigner à comprendre et d’aller ramasser Lyell, maintenant allongée par terre, toujours affectée par le sort de sommeil.

Mais au moment où il arriva devant le corps de la fille, une masse jaillit de derrière les habitations en direction de la semi-humaine, toujours en état de choc.
Cette dernière, avant de pouvoir réagir, se retrouva soulevée dans les airs, l’arme qui reposait il y a encore quelques secondes dans ses mains, sous la gorge.

-Bouge pas ou je la bute!

Un Gertolt haletant tenait maintenant la semi-renarde en otage.

Cet homme, bien que possédant une immense quantité de mana, n’avait jamais pu le contrôler à sa guise, et ne pouvait donc utiliser aucun sort. En conséquence, il ne dépendait que de la force brute que ce mana lui procurait.
Enfin cela n’était pas tout à fait vrai: véritable honte pour lui, la seule magie qu’il était en mesure d’utiliser était « le soin ».

Un combattant solitaire tel que lui avait du mal à accepter que la seule magie dans son répertoire était une magie supposée supporter d’éventuels alliés.
Cependant, pour une fois, il devait avouer qu’elle s’avérait bien utile, car sans ça, la mort l’aurait probablement emporté à l’heure qu’il était.
Le problème maintenant était son épuisement: en effet, les dommages qu’il avait reçus étaient tellement importants qu’une seule « dose » de mana n’avait pas suffit, et qu’il lui avait donc fallu utiliser sa magie de soin quatre fois pour enfin être en mesure de continuer le combat.
Enfin « continuer le combat » signifiait ici « prendre en otage un des membres de son groupe », car même si son honneur en avait pris un coup, il n’était pas stupide: ses chances de gagner contre ce gamin avoisinaient zéro, aussi n’allait-il pas rechigner à employer une méthode un peu lâche.

La jeune femme n’osait pas se débattre, de peur de s’enfoncer elle-même la lame dans le cou, et Gertolt étudiait attentivement les réactions de Jorkay.
Contre toute attente, ce dernier regardait la scène sans grande panique, l’air vaguement ennuyé.

-Relâche-la et je te promets que je ne te tuerai pas, se contenta-t-il de dire.

Mais le pilier ne semblait pas l’entendre de cette oreille.
Même s’il faisait le malin, ce gosse n’était pas en position de force. Gertolt n’allait pas tomber pour une menace si creuse, même si le visage du garçon ne trahissait aucune panique.

-Ne fais pas le malin… Si tu es venu ici juste pour sauver ces deux filles, c’est qu’elles doivent vachement compter pour toi… Alors rends-toi bien sagement ou sinon tu peux dire adieux à ta dulcinée!

Dulcinée? Il y va fort…

Ce n’était pas une logique implacable, mais elle avait du sens, du moins si l’on ignorait dans quelle situation se trouvait Jorkay.

Le jeune homme admira le ciel pensivement.
Dans une telle situation, arrêter le temps et sauver l’otage lui aurait fait gagner un maximum de point de charisme, mais malheureusement, cela lui était impossible.

La magie de ce monde permettait énormément de choses et était très simple à employer. Par exemple, si quelqu’un voulait créer du feu à l’aide de la magie, il lui suffisait d’en donner l’ordre au mana l’habitant pour que ce dernier se charge de tout et que du feu soit créé.

On divisait la magie en de nombreux types. Il y avait par exemple la manipulation du feu, de l’eau, de la terre ou de l’air ou encore la capacité de voler, de se rendre invisible ou de déclencher des explosions.
Il s’agissait du même procédé peu importe le type de magie: donner un ordre à son mana et attendre que ce dernier fasse son boulot.

Malheureusement, un facteur faisait que tout le monde ne pouvait pas utiliser tous les types de magie, et ce facteur était tout simplement la chance.
En effet, votre capacité à vous faire obéir par le mana, et donc à lui faire accepter une plus grande variété d’ordre, ne dépendait que du hasard, et était déterminée à votre naissance.
Il en allait de même avec le type d’ordre que le mana allait accepter venant de vous. Peut-être allait-il vous obéir quand vous lui demanderez de créer de la foudre mais ne pas vous écouter quand vous lui demanderez de vous soulever dans les airs, ou l’inverse.
Peut-être vous obéirait-il peu importe votre ordre ou peut-être ne vous obéirait-il jamais.
Il allait sans dire que si Jorkay pouvait utiliser tous les types de magie existants, c’était grâce au petit cadeau du Créateur.

Cependant, même si le mana obéissait à n’importe quel ordre que lui donnait Jorkay, il ne pouvait pas réaliser l’impossible, et arrêter le temps, ou même avoir une emprise sur ce dernier, n’était pas dans ses cordes.

Abandonnant donc cette idée avec regret, le garçon redirigea son regard vers Gertolt: sa décision était prise.

Les paupières de Jorkay s’étrécirent, et, à ce moment précis, la semi-renarde sentit l’étreinte de son ennemi se relâcher. Sans perdre une seconde, elle se dégagea des bras de l’homme et retomba lourdement sur le sol, mais se releva immédiatement, prête au combat.

La scène qui suivit la stupéfia: le corps du géant se tenait toujours debout, mais un long filet de sang trouvant sa source dans le cou de l’homme coulait le long de son torse, et alors qu’il porta une main à sa carotide, sa tête se détacha du tronc et tomba sur le sol. Le reste du corps s’affala peu après.

Rien qu’en plissant les paupières, ce gosse venait de tuer un des piliers.
À présent, plus rien n’empêcherait le petit groupe de s’enfuir.
Pourtant, étrangement, devant cette scène, ce ne fut pas du soulagement que la jeune femme ressentit, mais de la peur.
Bien sûr son cœur palpitait à l’idée d’être enfin libre de cet endroit, mais un sentiment désagréable s’était emparée d’elle: elle était inquiète. Inquiète que fuir cette ville ne ferait pas forcément d’elle une personne libre. Inquiète que-

Une main se posa sur l’épaule de la semi-humaine , ce qui la fit sursauter.

-Ça va?

Encore légèrement sous le choc et sous la surprise, la jeune femme se contenta de hocher la tête faiblement, le regard toujours fixé sur le cadavre de Gertolt.

Elle resta ainsi à observer le sang jaillir du cou du macchabée et se répandre lentement dans les sillons du pavage.
Jorkay, pouvant comprendre l’état actuel de la jeune femme, se rendit vers Lyell et la prit dans ses bras, avant de se retourner et d’attendre que la semi-humaine le rejoigne, ce qu’elle fit après avoir secoué la tête, comme pour chasser son effarement, et récupéré la dague reposant à côté du corps du colosse.

Arrivée à la hauteur du garçon, elle s’agenouilla et ferma les yeux solennellement comme elle l’avait fait dans la chambre.

-Je vous remercie du fond du cœur de nous avoir sauvées, Lyell et moi…

Ce témoignage de gratitude prit de court Jorkay, qui trouvait cela étrange de tenir un tel discours en plein milieu de la ville qu’ils étaient censés fuir. Mais le garçon préféra ne pas interrompre la jeune femme pour de pareilles broutilles et se contenta donc d’écouter la suite.

-Je suis consciente que c’est sûrement trop vous demander, mais j’aimerais vous suivre dans vos futurs voyages, et si cela n’est pas trop présomptueux de ma part, j’espère également que vous accepterez que Lyell nous accompagne… (Elle marqua une pause) Si vous ne voulez pas, alors Lyell et moi partirons de notre côté.

Heureusement que la gamine était endormie, sinon cette honorable jeune femme se serait sans doute à nouveau trouvée la cible des quolibets de cette malapprise.

Cette fidélité sortait un peu de nulle part, et Jorkay ne comprenait pas bien comment on pouvait s’en remettre à quelqu’un aussi facilement. Certes il allait la faire sortir de cet endroit, mais cela méritait-il une telle dévotion?
Cependant, il n’était pas bien au fait des cultures de ce monde, et il décida donc de croire en l’honnêteté de cette femme, même si l’idée d’être respecté à outrance par quelqu’un ne l’enchantait guère.

L’adolescent aurait pu rétorquer que Lyell et la semi-renarde ne lui servaient à rien, ce qui était vrai d’un point de vue “combat” ou même “service”, mais il avait déjà affronté la solitude durant les dernières années de sa vie, et cela lui suffisait. Être un mercenaire solitaire, ça claquait sur le papier, mais on se faisait sans doute vite chier.
Un peu de compagnie ne lui ferait pas de mal.

-Ça me va, répondit-il en hochant la tête.

-Vous êtes trop bon, maître…

Cette dernière remarque jeta Jorkay dans un profond malaise.

-Euh ouais… évite de m’appeler “maître” par contre…

La jeune femme lui adressa un regard teinté d’incompréhension.

-Pourquoi donc? Je ne fais que vous témoigner mon respect! Et je ne suis pas assez prétentieuse pour vous tutoyer!

Peut-être dans ce monde appeler quelqu’un ainsi était parfaitement normal, mais dans celui d’où il venait, ce mot portait une forte connotation. Et même sans cette dernière il ne désirait pas être le « maître » de qui que ce soit.
Cela dit ce n’était pas vraiment le moment de débattre de ce sujet.

Le garçon poussa un long soupir.

-Fais donc comme tu veux…

Cependant Jorkay se méprenait sur un point: la raison pour laquelle la jeune femme avait décidé de l’appeler ainsi.

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