Chapitre VIII: Vers la Liberté

La double porte de l’”auberge” s’ouvrit violemment, et sortirent du bâtiment un garçon, une petite fille et une jeune femme dont la taille rapetissait encore davantage ses deux compagnons de petite stature.

La rue paraissait plus vide qu’à l’accoutumée, et même les quelques clochards qui trainaient la veille avaient disparu.

-On devrait aller par où?, demanda Jorkay.

La servante tendit un index vers la gauche.

-Toute la ville est entourée par une enceinte. La seule porte est au bout de la rue principale, mais elle sera gardée.

Des gardes, hein? …Boaf, ça ne devrait pas poser de problèmes.

Jorkay se mit à trente pourcents de sa puissance, ce qui suffirait sûrement à écarter tout obstacle de leur route.

-Tant pis, allons-y.

Le garçon allait se mettre à courir mais Lyell, toujours main dans la main avec la jeune femme, bailla bruyamment, apparemment toujours affectée par le sort de sommeil.
Cela rappela à Jorkay que la jeune fille avait déjà eu de la peine à descendre les escaliers sans se vautrer, alors sans doute n’était-elle pas en état de courir. Et puis même si elle l’était, elle les ralentirait considérablement.

Jorkay s’adressa à la semi-humaine:
-Tu pourrais la transporter pendant que tu cours?

Soulevant Lyell comme la princesse qu’elle n’était pas, la servante répondit avec assurance:
-Évidemment. Nous vous suivons.

Peut-être la galanterie aurait-elle voulu que ce soit Jorkay qui se charge de transporter la gamine, mais avec les muscles de ce corps, même transporter une enfant devenait épuisant, car de la même façon que le mana n’améliorait pas la vitesse, il ne donnait pas plus de force physique non plus.
Présentement, la semi-humaine possédait donc bien plus de force que lui.

Le petit groupe se mit ainsi en mouvement, courant au beau milieu de la rue, abandonnant toute idée de discrétion.
Bien qu’avec sa force actuelle, aucun mur ne représentait un réel obstacle pour Jorkay, il préférait sortir par la porte plutôt que de créer sa propre sortie, même si cela n’était, effectivement, pas discret.
La raison était la suivante: le garçon ne connaissait absolument pas le monde dans lequel il se trouvait et ne possédait aucune carte. Il prévoyait donc, après sa fuite, de suivre une quelconque route, ce qui le mènerait à terme forcément dans une ville ou un village. Et si les gens de ce monde était pourvus de bon sens, alors la porte principale de la ville devrait être directement reliée à une route. Sortir directement par la porte lui épargnerait donc la recherche d’un chemin ou un long détour qui leur ferait longer les palissades.
De plus, éviter les gardes n’était pas spécialement une priorité, tant la menace qu’ils représentaient pour lui était faible.

Leur course dura dix bonnes minutes, à la fin desquelles Jorkay fut surprit de ne pas être entrain de cracher ses poumons.
Enfin il était tout de même bien essoufflé: ce nouveau corps était bien plus sportif que son ancien, mais le garçon n’avait jamais appris à contrôler son souffle pendant l’effort.
La semi-humaine, elle, semblait en pleine forme, malgré le poids supplémentaire qu’elle avait dû transporter.

Le petit groupe se trouvait donc à présent à une centaine de mètres de la grande porte, qui était manifestement fermée. Les quelques gardes présents les avaient repérés et semblaient connaître leur objectif puisqu’ils n’avaient pas attendu pour dégainer leurs armes.

Après avoir repris son souffle, Jorkay se dirigea vers les gardes d’un pas décidé, suivit de près par la semi-humaine.

Ces derniers étaient au nombre de dix, et ne portaient aucune armure et étaient armés d’une simple épée. L’existence de ces sceaux empêchant les habitants de sortir de la ville rendait leur rôle de garde, ou plutôt de gardien, presque inutile. Ainsi, leur équipement se réduisait à ceci. Ils étaient plus là pour la forme ainsi que pour donner l’alerte lors d’une éventuelle invasion que pour se battre.
Lorsque les trois fugitifs arrivèrent à portée de voix, ce qui semblait être le chef des gardes fit un pas en avant, lame au clair.

-On nous a prévenu que vous tenteriez de vous évader, alors désolé, mais il va falloir qu’on vous arrête. Si vous n’opposez aucune résistance, je vous promets qu’on ne vous fera pas de mal.

Étrange… On les a prévenu? Pourtant elle ne devrait pas avoir vendu la mèche… Et s’ils savaient que, finalement, leur servante ne m’avais pas tué, pourquoi n’ont-ils pas essayé de lancer une nouvelle attaque plus tard dans la nuit? Pourquoi nous intercepter seulement en pleine journée sans même nous tendre une embuscade?

Quelque chose clochait. Il ne s’agissait pas d’une erreur stratégique de la part de leur chef: personne n’aurait fait une si mauvaise décision. Cela voulait dire que c’était volontaire. Mais alors quoi? Était-ce possible que celui ou celle qui tirait les ficelles ne souhaitait pas les capturer? Ou peut-être cette personne savait-elle qu’elle ne pourrait pas attraper Jorkay à cause de sa force démentielle? Mais dans ce cas pourquoi envoyer des hommes qui risqueraient de se faire tuer?

-Bon, préparez-vous, je vais sauter au-dessus du mur, chuchota Jorkay à ses passagères.

-Non, attendez!

Il lança un regard interrogatif à la semi-renarde qui venait de soulever une objection.

-Je ne peux pas vous laisser nous sauver sans rien faire d’autre qu’attendre. Laissez-moi dégager la voie!

-C’est pas nécessaire, tu sais? Je peux juste les esqu…

La servante coupa Jorkay dans son commentaire.

-C’est une question de fierté. Je vous en prie…

-Bon, fais-toi plaisir, répondit-il après une courte hésitation.

C’était plus une perte de temps qu’autre chose, mais il ne trouvait pas vraiment de raison de refuser.
Jorkay annula donc ses sceaux sur les deux filles ainsi que les barrières qui les protégeaient et lâcha prise de la jeune femme qui, une fois debout, s’avança lentement vers ses adversaires.

-Tu n’es pas inquiète pour elle?, demanda Jorkay à Lyell alors qu’il observait le dos de la servante qui se dirigeait vers ses nombreux adversaires.
Mais il ne reçut aucune réponse et jeta alors un coup d’œil au visage de la gamine. Cette dernière dormait profondément, un long filet de bave pendant de sa bouche et atteignant quasiment le sol.
La petite fille lui échappa malencontreusement des mains et alla manger le sol face la première, ce qui la fit sortir de son sommeil.

-Queskis’passe?, bredouilla-t-elle.

Mais elle ne reçut, à son tour, aucune réponse.

Le chef des gardes poussa un long soupir.

-J’aurais aimé dire qu’on fait ça contre notre gré, mais face à une semi-humaine, je pense que forcé où non, ça n’aurait rien changé…

Les yeux de la servante étaient plus perçants que jamais. Elle observait attentivement ses ennemis d’un regard glacial, ses iris oranges brûlant d’une colère froide.

-Tu peux t’en plaindre, poursuivit le garde, mais au bout du compte, c’est de la faute de vos congénères si le monde est dans une telle situation, et que tu es enfermée ici. C’est de leur faute si la ville est dans un tel état.

Elle avançait en faisant fi des remarques qu’elle avait déjà entendues des milliers de fois.
Les gardes, qui étaient au nombre de dix, s’écartèrent lentement, entourant progressivement la servante.

-Je ne sais pas ce que tu comptes faire face à nous tous, mais même si tu parviens à nous battre, tu ne pourras pas sortir. Tu le sais, depuis le temps. Tout le monde serait déjà parti si c’était si facile.

Le jeune chef de la garde tentait visiblement de raisonner la semi-humaine, mais cela n’était pas très efficace.

-Ne vous inquiétez pas, je ne vous blesserai pas mortellement, finit-elle par dire calmement.

-Attrapez-la!

Les dix hommes se ruèrent sur leur cible, complètement désorganisés. N’ayant jamais dû faire face à de quelconques ennemis, leurs armes servaient surtout à impressionner, même s’ils avaient tout de même été entraînés. Leur talent au combat était donc inexistant, et il en allait de même pour la coopération et l’organisation.

Pour un combattant expérimenté, le nombre d’ennemis n’avait une incidence que si ces derniers savaient combattre en groupe. C’est pour cela que la semi-humaine n’aurait probablement pas trop de mal à s’occuper de ces débutants.

Elle dégaina donc son poignard, le fit tournoyer habilement dans sa main droite, puis, après avoir agrippé le manche fermement, se lança en avant.
La jeune femme se déplaça si vite que sa cible ne la vit même pas arriver, et se prit son genou en pleine face, ce qui le mit K.O. sur le coup.

S’accroupissant immédiatement après avoir touché le sol, elle esquiva le coup d’épée latéral du garde derrière elle, et profita de l’élan de son mouvement pour faire une balayette à ce même garde, qui se frappa violemment l’arrière de la tête par terre et se retrouva hors combat.
Un nouvel ennemi voulut lui asséner un coup d’épée vertical, mais elle para l’attaque avec son poignard tout en se redressant et donna un puissant gauche au foie de son adversaire, qui se plia en deux pour mieux recevoir un uppercut du droit qui le souleva du sol.

La semi-renarde fit alors volte-face et lança son arme vers un autre adversaire afin de ne laisser aucun répit à ses adversaires. Ce dernier se la prit dans l’épaule et baissa ainsi sa garde. La jeune femme, n’ayant pas attendu que sa dague atteigne sa cible, se ruait vers le garde, sa chevelure de feu flottant au vent, et son béret tombant de son crâne, révélant ses imposantes oreilles. Sa robe, absolument pas adaptée au combat, ne semblait pas la gêner le moins du monde, et la servante fendait l’air à une vitesse hallucinante.

Elle bondit et arriva pieds joints et genoux pliés sur le torse du blessé. Agrippant le manche du poignard, elle poussa de toutes ses forces avec ses jambes, propulsant sa victime violemment contre le sol et se retrouva alors en l’air, arme en main, au-dessus d’un des gardes qui avait voulu l’attaquer par derrière pendant qu’elle s’occupait de son collègue.

Achevant son magnifique périlleux arrière, elle se laissa tomber et se servit de sa chute pour asséner un puissant coup de talon sur le haut du crâne de l’homme qui s’effondra, inconscient.
Face à cette violence et cette écrasante domination, les cinq gardes restant se tâtaient, chef y compris, et ils n’avaient même pas remarqué qu’ils étaient tous dispersés.

La jeune femme en profita et se rua vers une nouvelle victime. Surpris, l’homme donna un coup d’épée en diagonale, qu’esquiva la semi-humaine en se penchant en arrière. Elle profita de ce mouvement pour donner un coup de pied à la lune dans le menton du pauvre garde qui s’affala par terre, inconscient.

Les quatre hommes encore en état avaient tiré profit de cette attaque et s’étaient regroupés. Sans l’avantage de la surprise, elle aurait plus de peine à s’en débarrasser.
Sa décision fut d’attaquer de face et d’espérer une inattention de la part de son ennemi. Elle se rua vers l’un des gardes et donna un coup de couteau vertical que sa cible bloqua sans peine. Un autre combattant tenta de lui donner un coup d’estoc, mais elle l’évita aisément en se déplaçant légèrement sur la droite. Elle dut cependant faire un bonds en arrière pour échapper au troisième attaquant.

Les quatre hommes, ayant regagné un peu de confiance après cette défense réussie, se rapprochaient prudemment de la semi-renarde.

Elle les observait très attentivement, attendant une quelconque ouverture. Et elle vint.
Un des gardes avançait légèrement plus rapidement que les autres, et se trouvait à présent un peu plus en avant que ses camarades. Cela lui laisserait juste assez de marge pour le mettre hors d’état de nuire.

Lorsque sa future victime leva la jambe pour s’avancer, la jeune femme plongea vers elle et lui donna un puissant coup de pied au niveau de l’arrière du genou, lui faisant perdre appui. Dans la panique, l’homme, qui était gaucher, donna un coup d’épée au hasard, mais fut interrompu au milieu de son attaque par une main qui lui avait saisi l’avant-bras. La semi-humaine se trouvait à sa gauche, et sans attendre une seconde, elle lui asséna un coup de poing dévastateur sur le coude, le faisant se plier dans le mauvais sens et extirpant un cri atroce de douleur à son propriétaire qui lâcha son arme avant de tomber sur les fesses.

Un de ses alliés arriva un instant plus tard et trancha l’air de sa lame. La servante bloqua l’attaque au-dessus de sa tête et dévia l’arme sur sa droite, avant de planter sa dague dans l’abdomen de son agresseur. Un autre garde voulut l’attaquer, mais au dernier moment, elle pivota et se servit de l’homme qu’elle avait sur les bras comme bouclier humain. Voyant cela, le garde arrêta net son attaque. Elle poussa alors le corps meurtri avec lequel elle venait juste de se protéger sur lui. Le garde dut écarter son épée pour éviter d’empaler son compagnon, erreur qui lui valut un fulgurant coup de pied rotatif sur le côté de la tête. Il s’effondra alors à son tour, emporté par le poids du corps pratiquement mort de son camarade.

Il n’y avait plus que le chef qui tenait debout. Mais ce dernier semblait ne plus vouloir se battre et cherchait des yeux un quelconque moyen de s’en sortir. Fuir n’était pas une option, mais il ne voyait pas comment gagner.

Son regard se posa sur Lyell, toujours à moitié endormie et n’ayant même pas pris la peine de se relever. Cette semi-renarde était plutôt connue dans la ville, et sa relation avec cette petite fille également. Il fallait en profiter.

L’homme se précipita vers la loque qu’était Lyell dans l’espoir de s’en servir comme otage, mais à peine arriva-t-il au niveau de l’enfant que Jorkay s’interposa et lui donna un coup de poing las. Il aurait aisément pu l’esquiver, mais la lenteur de l’attaque mêlée à l’expression blasée du garçon le déstabilisèrent. Les phalanges de Jorkay entrèrent doucement en contact avec la poitrine du chef de la garde.

Les côtes de ce dernier s’enfoncèrent et percèrent différents organes vitaux. Son corps s’envola comme un fétu de paille et alla s’écraser contre une bâtisse un peu plus loin, avant de tomber lourdement sur le sol, sans vie.

La servante revint vers Lyell et Jorkay, essoufflée par son combat, les pupilles encore plus étrécies qu’à l’accoutumée.

Il l’accueillit avec un léger applaudissement.

-Eh bah dis donc, tu rigoles pas! T’as trop la classe!

Même s’il aurait pu allonger tous ces gardes en une seconde, ç’aurait été peu impressionnant. Ainsi était-il admiratif devant ce déploiement d’agilité et de compétence au combat. Surtout que dans son cas, il n’y avait pas de quoi être fier: sa puissance ne lui appartenait pas vraiment. Il ne la méritait pas.

Son interlocutrice rougit légèrement.

-C’est trop d’honneur… Vous auriez pu en faire autant…

-En matière de résultat sûrement, mais en ce qui est du spectacle, je pense qu’on se serait bien fait chier si je m’en étais chargé.

La semi-renarde lui montra pour la première fois un grand sourire que ses dents légèrement pointues à présent bien en évidence rendaient particulièrement charmant.
Lui même ne put s’empêcher d’en esquisser un après avoir été témoin d’une telle scène.

Mais au moment où la jeune femme rouvrit les yeux, elle aperçut une ombre glisser sur le sol à toute vitesse.

-Atten-

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase.
Un énorme poing vint s’abattre sur la tempe de Jorkay, le faisant voler jusqu’à l’autre côté de la rue où il traversa le mur d’une habitation avant de disparaître derrière les décombres.
Un homme d’environ deux mètres, véritable montagne de muscle, venait de faire son apparition.

La servante le dévisagea avec haine, prenant une posture de combat.

-Gertolt…

Il ne lui adressa qu’un regard en coin rempli de dédain.

-C’est pas pour toi que je suis ici, c’est pour le maigrichon. Attend bien calmement sur le côté que j’en aie fini avec lui et après on ira voir le boss.

Elle jeta un regard inquiet vers l’endroit où Jorkay avait disparu, et ce dernier ne semblait pas se relever.

Ce gosse était très fort, mais même pour lui, un coup de poing à pleine puissance du pilier possédant le plus de puissance magique de l’organisation était sans doute douloureux.

Il fallait qu’elle gagne du temps, rien qu’un peu.

Gertolt cherchait du regard sa victime toujours dissimulée derrière un écran de poussière. Profitant de cet état de fait, la servante se jeta sur lui et enfonça la dague près du coeur du géant. Ce dernier lui rendit une expression vaguement ennuyée et la balaya d’un revers de main dans la poitrine, mais la semi-humaine se rattrapa habilement malgré le choc encaissé.

Le pilier attrapa la poignée du poignard toujours planté dans sa chair et retira la lame de son corps avant d’admirer l’arme, un fin filet de sang s’écoulant de la plaie.

-Dire que tu as échoué ta mission équipée d’un tel bijou… Enfin bon, merci de me l’avoir rendu, je vais peut-être en avoir besoin contre l’autre gosse.

Elle se rendit compte trop tard de son erreur: elle avait indirectement donné la seule arme capable de blesser son bienfaiteur à son pire ennemi.
Dans une tentative désespérée de réparer cette gaffe, elle fendit l’air de sa jambe, frappant le poignet du colosse dans l’espoir de le désarmer. Cependant, ce coup ne le fit même pas broncher.

Il poussa un léger soupir avant de lancer son poing en plein dans l’abdomen de la jeune femme, qui croisa ses bras devant elle afin d’atténuer un maximum le choc.

Mais ce dernier ne vint jamais. Le poing de Gertolt avait percuté un mur invisible, à seulement quelques centimètres de la servante, qui en ressortit intacte.

-Alors c’est ça un pilier? Je suis un poil déçu, je te cache pas…

Jorkay se tenait debout devant la bâtisse en miettes, cape au vent, mais ses vêtements couverts de poussière, atténuant l’aspect héroïque de son entrée

Gertolt serra les dents sous la colère et saisit la dague, la lame orientée vers le bas. En un bond fulgurant, le colosse se retrouva instantanément devant Jorkay. Il balaya les jambes de l’adolescent qui chuta en arrière et abattit l’arme sur sa poitrine, entraînant le corps du garçon vers le sol avec lequel il entra en contact violemment, produisant un cratère d’environ deux mètres de diamètre dans le chemin pavé et soulevant une quantité de poussière conséquente.

-Qu’est-ce que t’es enfoiré? Cette dague est supposée transpercer ta résistance magique… Alors pourquoi elle te fait rien??

Penché au-dessus de Jorkay, le géant n’arrivait pas à croire ce qu’il voyait.

Le garçon reposait tranquillement sur le sol, toujours en parfaite santé, dévisageant son agresseur d’un air moqueur.

Gertolt leva le poing afin de porter un nouveau coup, mais alors qu’il abaissait son bras, ce dernier se figea. Il n’eut pas le temps de se poser plus de questions: son corps s’éleva dans les airs à quelques mètres du sol. Jorkay se redressa sans peine et dépoussiéra sommairement ses vêtements.

Sa victime se débattait dans le vide, vociférant diverses insultes. Après avoir laissé s’échapper un soupir ennuyé, Jorkay plaça sa main droite devant lui avant de la laisser tomber lassement. Le corps du géant fonça alors à toute vitesse vers le sol, son crâne chauve en avant.

Le choc fut encore plus violent que celui reçu par Jorkay, soulevant une immense gerbe de poussière et de gravas.
Cependant, ça n’avait pas suffit à mettre Gertolt hors d’état de nuire, même si cela l’avait bien amoché.

L’adolescent réitéra donc le processus une dizaine de fois, donnant au corps de son adversaire les caractéristiques d’un vieux chiffon humide. Une fois ceci fait, Jorkay bougea sa main vers la gauche, envoyant le tas de membres disloqués traverser plusieurs maisons.

Le garçon se pencha alors en avant et ramassa la dague que son adversaire avait fait tomber et se dirigea tranquillement vers la jeune femme. Il lui plaça l’arme dans la main tandis que la semi-renarde regardait le poignard, incrédule.

Cette dague possédait une caractéristique unique et puissante: elle pouvait percer la résistance magique des gens, et ce facteur de pénétration était déterminé par la puissance de son porteur. En clair, plus ce dernier débordait de magie, plus cette arme pouvait passer au travers de résistances magiques robustes.

Gertolt héritait tout de même du titre de pilier le plus puissant. Le fait que même lui ne pouvait pas égratigner Jorkay avec une telle lame posait la question de la réelle quantité de magie que le garçon abritait en lui.

Submergée par cette réalisation, la jeune femme restait muette, et n’avait pas quitté la dague des yeux. Jorkay la dévisagea quelques secondes avant de se résigner à comprendre et d’aller ramasser Lyell, toujours allongée par terre: son sort de sommeil se prouvait visiblement trop efficace.

Mais au moment où il arriva devant le corps de la fille, une masse jaillit de derrière les habitations en direction de la semi-humaine, toujours en état de choc.
Cette dernière, avant de pouvoir réagir, se retrouva soulevée dans les airs, l’arme qui reposait il y a encore quelques secondes dans ses mains, sous la gorge.

-Bouge pas ou je la bute!

Couvert de blessures et haletant, Gertolt tenait maintenant la semi-renarde en otage.

Cet homme, bien que possédant une immense quantité de magie, n’avait jamais été doué dans la manipulation de celle-ci, et ne pouvait donc utiliser aucun sort, et ne dépendait en conséquence que de la force brute que cette magie lui procurait. Enfin presque.
Véritable honte pour lui, le seul sortilège qu’il était en mesure d’employer était le soin. Un combattant solitaire tel que lui avait du mal à accepter que la seule magie à sa portée était une magie de soin, supposée supporter d’éventuels alliés.

Même si pour une fois, il devait avouer qu’elle s’avérait bien utile, car sans ça, il serait probablement mort à l’heure qu’il est. Cela n’avait toutefois pas été suffisant pour réparer tous les dégâts qu’il avait subis, tant ceux-ci étaient importants.

La jeune femme n’osait se débattre, de peur de s’enfoncer elle-même la lame dans le cou. Quant à lui, Jorkay regardait la scène sans grande panique, l’air vaguement ennuyé.

-Relâche-la et je te promets que je ne te tuerai pas, se contenta-t-il de dire.

Mais le pilier ne semblait pas l’entendre de cette oreille.

-Ne fais pas le malin… Si tu es venu ici juste pour sauver ces deux filles, c’est qu’elles doivent vachement compter pour toi… Alors rends-toi bien sagement ou sinon tu peux dire adieux à ta dulcinée!

Ce n’était pas une logique implacable, mais elle avait du sens, du moins si l’on ignorait la situation dans laquelle se trouvait Jorkay.

Le jeune homme admira le ciel pensivement. Il aurait bien voulu arrêter le temps et sauver l’otage et ainsi avoir un maximum de classe, mais malheureusement, pour une raison qui lui échappait, il lui était impossible d’avoir une emprise sur le temps, il avait déjà essayé.
Aucun sort n’existait, et il ne pouvait pas non plus en créer. Il faudrait qu’il demande au Créateur la raison de tout ceci.

Abandonnant avec regret cette idée, le garçon redirigea son regard vers Gertolt. Sa décision était prise.

Les paupières de Jorkay s’étrécirent, et, à ce moment précis, la semi-renarde sentit l’étreinte de son ennemi se relâcher. Sans perdre une seconde, elle se dégagea avec force des bras de l’homme et retomba lourdement sur le sol, mais se releva immédiatement, prête au combat.

Mais ce qu’elle vit la paralysa de stupéfaction. Le corps du géant se tenait toujours debout, mais un long filet de sang trouvant sa source dans le cou de l’homme coulait le long de son torse, et alors qu’il porta une main à sa carotide, sa tête se détacha du tronc et chuta sur le sol. Le reste du corps s’affala peu après.

Rien qu’en plissant les paupières, ce gosse venait de tuer un des piliers.

Elle sentit une main se poser sur son épaule, la faisant sursauter.

-Ça va?

Ne sachant quoi répondre, la jeune femme se contenta de hocher la tête faiblement, le regard toujours fixé sur le cadavre de Gertolt.

Elle resta ainsi à observer le sang jaillir du cou du macchabée et se répandre lentement dans les sillons du pavage, tandis que Jorkay se rendit vers Lyell et la plaça sous son bras, avant de se retourner et d’attendre que la semi-renarde le rejoigne. Ce qu’elle fit après avoir secoué la tête, comme pour chasser son effarement et récupéré la dague reposant à côté du corps du colosse.

Arrivée à la hauteur du garçon, elle s’agenouilla et ferma les yeux solennellement comme elle l’avait fait dans la chambre.

-Je vous remercie du fond du coeur de nous avoir sauvées, Lyell et moi…

Jorkay trouvait cela étrange de tenir un tel discours en plein milieu de la ville qu’ils étaient censés fuir, mais préféra ne pas l’interrompre pour de pareilles broutilles.

-Je suis consciente que c’est sûrement trop vous demander, mais j’aimerais vous suivre dans vos futurs voyages. Et si cela n’est pas trop présomptueux de ma part, j’espère également que vous accepterez que Lyell nous accompagne… Mais si vous ne voulez pas, alors Lyell et moi partirons de notre côté.

Heureusement que la gamine s’était rendormie, sinon cette honorable jeune femme se serait sans doute à nouveau trouvée la cible des quolibets de cette gueuse.

Cette fidélité sortait un peu de nulle part, et Jorkay ne comprenait pas bien comment on pouvait s’en remettre à quelqu’un si facilement. Certes il allait la faire sortir de cet endroit, mais cela méritait-il une telle dévotion?
Cependant, il n’était pas bien au fait des cultures de ce monde. Il décida donc de croire en l’honnêteté de cette femme.

L’adolescent aurait pu rétorquer que Lyell et la semi-renarde ne lui servaient à rien, ce qui était vrai d’un point de vue “combat” ou même “service”, mais il avait déjà affronté la solitude durant les dernières années de sa vie, et cela lui suffisait. Être un mercenaire solitaire, ça claquait, mais on se faisait sans doute vite chier.
Un peu de compagnie ne lui ferait pas de mal.

-Ça me va, répondit-il en hochant la tête.

-Vous êtes trop bon, maître…

Cette dernière remarque jeta Jorkay dans un profond malaise.

-Euh ouais… évite de m’appeler “maître” si possible…

La jeune femme lui adressa un regard teinté d’incompréhension.

-Pourquoi donc? Je ne fais que vous témoigner mon respect! Et je ne suis pas assez prétentieuse pour vous tutoyer!

Peut-être dans ce monde appeler quelqu’un ainsi était parfaitement normal, mais dans celui d’où il venait, ce mot portait une forte connotation.

Il poussa un court soupir.

-Fais donc comme tu veux…

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