Chapitre VI: Visite Nocturne

La porte de la chambre s’ouvrit sans un bruit: une prouesse au vu de l’état de cette dernière.

Une figure de grande taille pénétra dans la pièce, marchant prudemment sur les planches qui risquaient de grincer à n’importe quel moment.

La silhouette dégaina habilement une dague et se rapprocha du lit, mais un bruit venant de sur sa droite lui fit brusquement tourner la tête.

La petite fille qu’elle connaissait bien était allongée dans le coin, la bouche grande ouverte, respirant bruyamment. La scène n’était éclairée que par la lueur de la lune, mais l’intru pouvait admirer un magnifique filet de bave couler sur la joue de l’enfant, scintillant à l’éclat de l’astre.
La silhouette, comprenant qu’il n’y avait pas de danger, se reconcentra sur l’adolescent allongé sur la couche. Elle s’approcha doucement, et analysa rapidement le visage de sa future victime.

Il devait avoir quatorze ou quinze ans, mais étrangement, son expression faciale lorsqu’il dormait ressemblait à celle d’un homme plus âgé. Au moins, cela rendrait sa besogne moins insupportable.

Armant sa dague au-dessus du corps endormi et bientôt sans vie du garçon, la figure prit une longue inspiration.

Elle murmura finalement:
“Désolée…”, et abattit sa lame.

Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait ceci, et l’instant où son bras se stoppa net l’avertit que quelque chose n’allait pas. Elle aurait dû continuer à poignarder sa victime frénétiquement jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais elle était trop stupéfaite pour ça.

Son regard se rendit lentement vers l’endroit ou la pointe de sa dague avait atteint sa cible. Pas une trace de sang. La tunique n’était même pas déchirée.

-C’est plutôt moi qui suis désolé…, lâcha une voix masculine.

Elle jeta un coup d’oeil paniqué au visage de l’adolescent. Ce dernier la fixait des yeux, ses iris de couleur disparate brillant dans l’obscurité. La silhouette ne put s’empêcher de faire un mouvement de recul. Son détecteur de danger s’affolait.

Elle voulut s’enfuir, mais la main du garçon agrippait fermement la lame de son arme. Elle relâcha sa prise sur le manche de sa dague et fit un bond en arrière, avant de courir de toutes ses forces vers la sortie.
Mais à l’instant où elle arriva au niveau de l’encadrement de la porte, elle entendit quelque chose siffler derrière elle. Ses réflexes voulurent la faire plonger vers la gauche pour esquiver le projectile qu’on avait sans doute lancé dans sa direction, mais sa robe fut retenue par une force inconnue.

La silhouette, qui était en fait une femme, regarda à sa droite, et vut que son habit était épinglé contre le mur par sa propre dague.
Elle tira un coup sec sur sa robe afin de se dégager, et déchira un petit morceau du bas de son vêtement dans le processus.

Libérée, elle voulut poursuivre sa fuite, mais une main relativement frêle vint la saisir à la gorge et la soulever surprenamment du sol.
Elle n’eut même pas le temps de se débattre: le garçon l’envoya voler à l’autre bout de la pièce avant de fermer la porte.

Son dos heurta violemment le sol, mais elle se releva en un instant, ignorant la douleur.
Elle observa son adversaire, qui se tenait debout devant la porte, et quelque chose clochait.

Un adolescent chétif comme lui ne devrait pas posséder une force pareille. Cependant, cela faisait du sens si ce type était un mage. Et cela expliquerait également l’inefficacité de sa première attaque. Il avait sûrement utilisé une quelconque barrière.

Elle avait déjà affronté quelques mages auparavant, même si celui-ci semblait plus puissant.

Cela dit, tous les utilisateurs de magie avaient un point commun: ils étaient lents, car se reposant trop sur leurs pouvoirs, ils négligeaient leur forme physique. Celui-là ne semblait pas échapper à la règle.
Mais même si elle avait l’avantage de la technique, il n’était jamais recommandé de s’attaquer à un mage. Aussi décida-t-elle de s’enfuir par la fenêtre.

Au moment où elle voulut s’élancer vers cette dernière, des chaînes sortirent du sol et s’enroulèrent autour de ses jambes, ce qui la fit s’étaler par terre, face la première.
En un éclair, elle se tourna sur le dos, et essaya de défaire ses liens avec ses mains, mais de nouvelles chaînes vinrent bloquer ses bras.

Elle tenta de résister, mais ce fut vint, et elle se retrouva bientôt étalée sur le plancher, ses membres écartés comme les bras d’une étoile de mer.

S’attendant à mourir dans la seconde, l’intrue s’étonna de voir le garçon se rendre vers sa table de nuit, allumer une bougie, puis s’approcher d’elle d’un pas tranquille.
Après avoir posé le bâtonnet de cire à une trentaine de centimètres du visage de la femme, l’adolescent s’assit en tailleur à côté d’elle.

-Je vois que tu ne fais pas que préparer les chambres.

Son interlocutrice resta silencieuse quelques secondes, puis demanda:

-Qu’allez vous faire avec mon corps?

-Qu’est-ce que vous avez tous, avec votre corps?! Je vais rien te faire, d’accord? Juste te poser deux trois questions.

La servante le regarda d’un air surpris.

Jorkay ignora sa réaction et commença son interrogatoire.

-Commençons par le plus simple: pourquoi t’as essayé de me tuer?

Il connaissait déjà plus ou moins la réponse, mais il fallait bien commencer quelque part.
La femme lui adressa à nouveau un regard teinté d’incompréhension.
Ici, il était rare qu’on laisse la moindre chance à un semi-humain de s’expliquer. On se contentait de l’exécuter sommairement.

Cependant, elle ne se fit pas de faux espoir. Cette personne voulait sans doute juste savoir qui avait commandité ce meurtre, et quand elle obtiendrait cette information…

-Cela ne vous servirait à rien de le savoir. Quand il apprendra que j’ai échoué, il enverra un de ses piliers et vous serez tué en deux temps trois mouvements. Vous n’aurez même pas l’occasion de vous venger.

Jorkay se contenta de hausser les épaules.

-Me venger? Je vois pas le rapport avec ma question… Je cherche juste à comprendre ce qu’il se passe dans cette ville et dans cette “auberge”.

La servante lui rendit un sourire sarcastique.

-Alors quoi, c’est vrai? Vous êtes vraiment du royaume? Ils ont enfin décidé d’envoyer quelqu’un après tout ce temps?

Il ne comprenait pas de quoi elle voulait parler, mais il préféra ne pas trop s’éparpiller et se contenter d’en apprendre plus sur l’endroit où il se trouvait présentement.

-Non, je suis juste un mercenaire qui est arrivé dans cette ville par hasard, et j’aimerais simplement comprendre pourquoi on veut m’assassiner. Je repose donc ma question: pourquoi as-tu essayé de me tuer?

Elle ne savait pas si elle pouvait le croire, mais il n’avait pas l’air de mentir. De toute façon, refuser de répondre signifierait probablement sa mort, alors autant parler et prier pour qu’il l’épargne.

-Vous avez pénétré dans la ville sans que quiconque ne vous aperçoive, et ce n’est pas anodin, ici. On m’a donc ordonné de supprimer la menace que vous représentiez. C’est aussi simple que ça.

Jorkay se retourna et regarda Lyell, toujours endormie sur sa couverture.

-Et c’est pour ça qu’elle m’a amené ici? Pour que tu puisses me buter?

La semi-humaine sembla hésiter.

-Non, je ne pense pas. Lorsqu’elle s’est présentée ici avec vous, personne ne savait que quelqu’un était entré dans la ville, et donc personne ne voulait vous tuer. C’est uniquement à ce moment que le boss a appris votre existence et qu’il a commandité votre meurtre. Lyell n’a jamais accepté de se soumettre à ces gens, alors je ne comprends pas pourquoi elle a fait ça.

Le fait que cette femme appelait la gamine par son prénom n’échappa pas à l’adolescent.

-Vous vous connaissez?

Elle hocha la tête.

-Même très bien. Ce que je gagne en servant ici, je le partage avec elle. (Elle sourit) Elle est un peu ma petite soeur.

-Je vois… Je crois que je comprends un peu mieux ce qu’il se passe, ici. J’ai juste une dernière petite question: pourquoi c’est toi qui te charge de ça? Il aurait pu directement donner cette mission à un de ces fameux “piliers”, non?

-Je n’ai pas les détails. Apparemment, il voulait éviter tout combat, et que vous mouriez sans même vous en rendre compte. Il se doutait que vous seriez sur vos gardes: cette ville n’est pas bien rassurante, et il a donc décidé de privilégier la discrétion à la force brute. (Son visage s’assombrit) Étant donné que j’ai des antécédents dans l’assassinat furtif, j’ai été désignée.
Elle se rendit compte trop tard qu’elle en avait trop dit. S’il pensait qu’elle était une meurtrière sans pitié, il ne lui laisserait certainement pas la vie sauve.

La peur la prit à la gorge et lui fit tenter de détourner le sujet.

-Cela dit, je ne comprends pas pourquoi il avait peur d’une confrontation avec vous. De ce que j’ai pu voir, les piliers vous massacreraient sans peine.

Jorkay lui rendit un sourire légèrement moqueur.

-C’est pas comme si tu avais eu le temps de voir grand chose.

Il se leva et alla vers son lit.

Si cette fille était si proche de Lyell, cela valait le coup de la prendre aussi, maintenant qu’il avait plus ou moins décidé d’embarquer la gamine.

Jorkay lui fit donc une proposition:
-Je te laisse une chance de t’enfuir de cette ville. Je vais te libérer, et une fois ceci fait tu vas retourner vers ton boss et lui dire que tu as accompli ta mission et que je suis mort. Demain matin, tu reviens ici, et on se casse de cette ville avec l’autre gamine. Par contre, si tu choisis d’avouer que tu as échoué et que tes potes se ramènent, je les massacre jusqu’au dernier et je te garde pour la fin. Ça te va?

La jeune femme ne sembla pas être affectée par la menace, et s’étonna plutôt du comportement de l’adolescent.

-Vous comptez vraiment faire confiance à une semi-humaine?

Le garçon bailla puis se frotta les yeux.

-C’est pas une question de confiance. Ce ne sont pas juste des menaces en l’air: que tu me vendes à ton boss ou non, ça ne fait aucune différence pour moi. Je te laisse simplement une chance de t’en sortir.

Lâchant ces derniers mots, Jorkay s’allongea sur son lit et ferma les yeux. Les chaînes maintenant la servante au sol disparurent et cette dernière se releva prudemment, observant attentivement l’adolescent, mais il ne faisait pas attention à elle et ne semblait pas craindre une nouvelle attaque surprise.

La femme se dirigea vers la porte, l’ouvrit et juste avant de sortir de la chambre, retira sa dague du mur. Elle ferma derrière elle sans un bruit et descendit lentement les escaliers, arme en main.

Un tas de questions envahissait ses pensées: Qui était ce garçon? Pourquoi Lyell l’avait-elle amené ici? Pourquoi le boss prenait-il tant de précaution?
Ce gosse avait l’air confiant dans sa force et il n’avait apparemment pas peur des piliers. Mais savait-il seulement à quel point ils étaient puissants?

Arrivée à l’étage inférieur, le gérant s’approcha d’elle.

-Alors? Pourquoi ça t’a pris si longtemps? J’ai pourtant pas entendu de bruit de combat. Des états d’âme?

Les yeux de la servante s’écarquillèrent légèrement.

Pas de bruit? Certes on l’avait rapidement maîtrisée, mais une dague s’était tout de même plantée dans un mur et elle avait heurté le sol relativement violemment. De plus, il s’agissait d’un bâtiment ou le moindre grincement de parquet retentissait dans toutes les pièces. Était-ce dû au garçon?

-J’ai juste préféré prendre plus de précautions qu’à l’accoutumée.

Sortir de cette ville était pratiquement impossible, et pas uniquement à cause du grand nombre de gardes postés à chaques sorties ou des piliers. Le boss s’était assuré que personne ne puisse s’échapper en utilisant un autre moyen en plus de celui de la force brute, et qui était quasiment imparable.
Cependant, cela faisait plus de cinq ans qu’elle était enfermée ici. Alors même si les chances étaient minimes, il fallait qu’elle tente le coup: ce gosse était particulier.

-Je vois… Bon tu me nettoies ça avant demain matin. Moi, je vais prévenir le boss.

L’homme s’en alla par la double porte, laissant la femme seule dans le hall. Après un long soupir, elle se dirigea dans sa chambre, se coucha sur son lit, et tenta de trouver le sommeil, mais n’y parvint pas.

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