Chapitre V: Magie

Il attendit une bonne dizaine de minutes assis sur son tabouret sans parler, tandis que la gamine finissait son verre très lentement, avant que la servante ne redescende. Elle portait maintenant un petit béret sur la tête, dissimulant tant que possible ses oreilles imposantes, car on pouvait tout de même distinguer deux bosses assez prononcées. Elle s’approcha du garçon et fit une nouvelle courbette.

-Votre chambre est prête.

Maintenant qu’il la voyait de près, il pouvait admirer ses grands yeux perçants d’un orange vif ainsi que ses pupilles allongées qui faisaient vraiment penser à celles d’un renard. Maintenant il en était sûr: elle devait être moitié humaine et moitié renarde, si cela existait bel et bien dans ce monde.

La taille imposante de cette femme le marqua également. Il n’avait jamais été grand: seulement un mètre septante à tout casser, et la fille se tenant devant lui faisait une bonne tête de plus que lui: elle devait mesurer au moins un mètre nonante.

Il se leva de son tabouret et lui adressa un petit sourire.

-Merci!

L’attitude froide de la jeune femme ne parvint pas à complètement dissimuler sa surprise, mais elle se reprit rapidement et s’en alla sans mot dire.
Le garçon la suivit un moment des yeux puis reporta son attention sur la gamine, avant de se mettre en marche.

-Viens, allons dans notre chambre.

La petite baissa les yeux. Elle posa son verre sur le comptoire, sauta de son tabouret et suivit l’adolescent mollement.

Ils montèrent tous deux les escaliers et entrèrent dans la première pièce à droite depuis la balustrade. Celle d’où la servante venait de sortir.

La chambre était pratiquement vide. Il y avait un tas de caisses et de tonneaux qui avaient été empilés dans la côté gauche de la chambre, et le lit reposait sous des fenêtres fermées par des volets en bois. Une bougie reposait sur une petite table de nuit, avec juste à côté, un briquet à silex.
Le matelas du lit était incroyablement mince, et il en allait de même pour la couverture, qui n’était qu’un simple morceau de tissu, et le coussin, qui semblait à peine rembourré.
C’était une pièce relativement grande, et qui ne comportait que ces quelques meubles, rendant le tout particulièrement triste. En fait, cela ressemblait à son appartement après qu’il avait dû vendre toutes ses garnitures pour vivre un peu plus longtemps.

Le garçon se dirigea vers le lit et s’y assit.

-Je prends la couche, ça te va?

La petite hocha de la tête et alla s’installer dans un coin. Le jeune homme la suivit du regard, la prenant légèrement en pitié.

Pourquoi tu ne protestes même pas? Tu tiens tant que ça à me faire me sentir mal?
Il poussa un léger soupir, s’empara du coussin et de la couette et les lança vers la gamine.

-Tiens, prends au moins ça.

Vu l’état des tissus, c’était plus un moyen de se donner bonne conscience que de la vraie générosité, mais cela sembla toucher la petite.

-Merci…

C’était un merci honnête, bien que très peu audible. En même temps, pour quelqu’un ayant l’habitude de vivre sans l’aide de personne, la moindre attention devenait un véritable témoignage de bonté. Surtout pour un enfant de son âge.

Elle plia la couverture plusieurs fois afin de lui donner un peu de volume et de s’en servir comme matelas, et posa le coussin dessus.

Le garçon se leva de son lit et ouvrit grand les volets. Il faisait encore jour, et il devait être aux alentours de dix-sept heures. Cette journée qui devait être si pleine se réduisait finalement à ça. Aucun renseignement glané et pas d’argent en poche.

En même temps c’est pas vraiment ma faute… Cette ville n’est pas le meilleur endroit où débuter une aventure…

Une voix vint le tirer de ses pensées.

-Dis…

Il se retourna et dirigea son regard vers le petite fille qui était maintenant assise sur son lit de fortune.

-C’est quoi, ton nom?

Mon nom, hein….

Il avait un prénom très classique, comme tout le monde dans son ancien univers. Aussi trouvait-il dommage de ne pas en prendre un légèrement plus fantaisiste dans cet univers médiéval. Quitte à prendre un nouveau départ, autant tout changer.

On pourrait considérer cela comme une insulte à ses parents, mais il n’avait jamais vraiment apporté la moindre importance à ce genre de chose. Un nom était un nom, une étiquette pratique dans le cadre d’une société, sans plus de signification derrière. Et puis, il ne portait pas spécialement sa famille dans son coeur.

-Je m’appelle…

Il s’interrompit et réfléchit un moment. Que devait-il choisir? Il avait toujours été mauvais pour trouver des noms, même de simples pseudonymes qui laissaient plus de choix.
Finalement, il décida de prendre le surnom qu’il avait utilisé pour les différents jeux vidéo auxquels il avait joué dans les dernières années de sa vie.

-…Jorkay.

La fille resta incrédule un moment, puis finit par lâcher d’un ton innocent:

-C’est un peu bizarre comme nom, non?

Alors même dans ce monde c’est un pseudo moisi? Je le trouve classe moi…

-C’est un prénom énormément utilisé dans les peuplades du Nord, petite inculte. Arrête d’insulter ma culture!

Son admiration pour les vikings n’avait aucune limite. Que ce soit leur mythologie, leur histoire, leurs armes ou leur style, absolument tout transpirait la classe. Et puis, il avait toujours été un peu jaloux de leur pilosité, lui qui était relativement imberbe dans son ancien monde. Encore plus maintenant, d’ailleurs.                                                                                                                        Ce pseudonyme n’avait évidemment rien à voir avec les vikings, mais il trouvait que ça sonnait « nordique ».

Elle le regarda, un sourcil haussé.

-Les peuplades du Nord?

-Oui, des grands types costauds avec de longues barbes et des haches. Vous avez bien ça pas vrai?

Elle l’observa attentivement avant de lâcher:

-Costauds…?

Il prit une expression désabusée.

-Avec de longues bar…

-C’est bon, lâche moi…

Il regarda par la fenêtre.

-En tout cas, c’est comme ça que je m’appelle… Et toi?

Elle joua avec les cheveux qui lui descendaient devant la figure.

-Lyell…

Il la fixa des yeux.

-Quoi?

-C’est toi qui dis que mon nom est pourri?

Elle le fusilla du regard.

-J’ai jamais été aussi méchante! Sous-entendrais-tu par là que mon prénom est “pourri”, comme tu dis?

-Oh non, je n’oserais pas…

Elle poussa un léger soupir et sourit tristement, les yeux dans le vague.

-Cela dit,c’est vrai que je ne l’aime pas non plus…

Lyell resta pensive une dizaine de seconde, durant lesquelles Jorkay ne sut quoi dire.
Après cette courte absence, elle secoua la tête comme pour chasser une pensée désagréable et regarda son interlocuteur dans les yeux.

-Qu’est ce que tu comptes faire? Te coucher tout de suite?

Elle voulait visiblement changer de sujet, ce qui ne gênait pas Jorkay. Ils n’étaient pas suffisamment proche pour qu’il s’intéresse à sa vie.

Il était trop tôt pour qu’il puisse s’endormir, mais malheureusement, il n’avait pas grand chose d’autre à faire. Il voulait juste passer à demain afin de pouvoir partir de cette ville en décrépitude. Cela dit, même si récolter des informations sur ce monde lui était impossible ici, il y avait quelque chose d’autre qui méritait son attention.

-Non. Je pense que je vais vérifier deux trois choses. Tu peux dormir si tu veux. Tu m’excuseras, mais je n’ai pas grand chose pour t’occuper…

Lyell rigola doucement.

-Tu sais, pour moi l’ennui est plutôt positif… Ça veut dire que je n’ai rien de quoi m’inquiéter.

Jorkay lui rendit un léger sourire avant de se diriger vers les caisses et les tonneaux. Vu qu’il n’avait rien d’autre à faire, il allait étudier ses pouvoirs, et en premier lieu, essayer de mieux évaluer sa force stupidement démentielle.

Il était à présent à cinq pourcents de sa force, et au vu de ce qu’il s’était passé jusqu’à maintenant, c’était un bon réglage pour la vie de tous les jours.

Pour se faire une meilleure idée de ce que cela représentait réellement, il donna un grand coup de poing dans le mur. Les planches de ce dernier craquèrent et à l’endroit où ses phalanges touchèrent la paroi, le bois se creusa légèrement.
Sans mettre de côté le fait que le matériau était de piètre qualité, à cinq pourcents de sa force, il était donc quand même puissant, mais au moins, il se risquait pas de détruire quoi que ce soit par inadvertance.

Il remarqua également que, comme tout à l’heure, il n’avait ressenti aucune douleur, et son poing ne souffrait pas de la moindre égratignure.

Cela dit, il n’était pas invincible. Grâce au petit cadeau du Créateur, il connaissait à peu près tout de la magie, même s’il n’avait aucune notion des proportions et des échelles. Il savait donc que la résistance aux coups et aux sorts, dans ce monde, était directement liée à la puissance magique de l’individu. Une sorte de barrière passive mise en place par l’énergie qui l’habitait, expliquant donc pourquoi son “Downgrade” ne diminuait que sa force et non sa résistance.
Car effectivement, ce sort lui permettait en quelque sorte de régler la quantité de magie qu’il infusait dans ses sortilèges et ses mouvements, comme une valve, mais en aucun cas cela diminuait la quantité de magie présente dans son corps, et c’était celle-ci qui déterminait la résistance d’une personne.

Les connaissances que le Créateur lui avait données lui disaient également ceci: l’énergie que dégageaient ses mouvements n’était pas dûe à sa force physique, mais à sa puissance magique. Par exemple, lorsqu’il avait asséné cette pichenette dans la ruelle, l’onde de choc en résultant n’était pas la conséquence de l’énergie cinétique qu’avait dégagée son doigt, mais de la magie qui était insufflée dans ce mouvement, et puisqu’il en débordait, l’attaque avait été dévastatrice.
On aurait pu se dire que cela n’avait aucune incidence: le résultat était le même, il tapait très fort. Mais en réalité, une des conséquences d’un tel fonctionnement méritait d’être notée: ses coups étaient puissants, mais leur vitesse restait moindre.

En effet, la magie n’entrait dans la balance qu’à la fin d’un mouvement, car elle était relâchée à cet instant, et cela signifiait que la vitesse dudit mouvement n’était pas affectée. Il bénéficiait donc de la vitesse que des muscles sous-développés d’adolescent de quatorze ans pouvaient bien lui fournir.

Il put en déduire une chose: s’il tombait sur une personne plus entraînée que lui au combat, il gagnerait uniquement parce qu’il ne pouvait pas être blessé et qu’il avait accès à tous les sorts (et même plus) existants, car il n’arriverait pas à suivre les mouvements et techniques de son adversaire.

Cela ne devrait pas poser de problème en soi, puisqu’il était supposé être le plus chargé en magie de ce monde et par conséquent, le plus résistant. Mais si un jour il rencontrait une personne habile et capable de le blesser, il serait dans de beaux draps. Car même quelqu’un possédant une puissance magique plus faible que la sienne pouvait lui infliger des blessures, tant que l’écart entre leur force n’était pas trop important. Ce n’est donc pas parce qu’il était le plus puissant que cela le rendait invincible.

Après cette petite réflexion, il ne put réprimer un sourire.

Moi qui voulais éviter tout conflit et vivre une vie paisible… Je pense tout de suite au combat et aux stratégies… J’imagine que c’est mon esprit de “gamer” qui parle…

À vrai dire, au cours de son existence, les jeux vidéo ne l’avaient jamais intéressé plus que ça. C’était uniquement au cours des dernières années de sa vie qu’il s’en était entiché, et cela l’avait visiblement considérablement influencé: il n’avait pas pu s’empêcher d’analyser le fonctionnement de la magie de ce monde, ses points forts et ses faiblesses, afin de l’utiliser le plus intelligemment possible.

En même temps, la situation y était propice étant donné la nature de l’univers dans lequel il se trouvait à présent. Et puis, n’importe qui, même quelqu’un n’ayant jamais joué aux jeux vidéo, voudrait essayer des duels de magie s’il le pouvait. En tout cas, c’était ce qu’il pensait.

Enfin je dis “vie paisible”, mais est-ce-que ce sera seulement possible?

Il n’était pas idiot: s’il se mettait à utiliser ses pouvoirs “infinis” afin de gagner de l’argent, il attirerait forcément l’attention, et pas uniquement celle de personnes lui voulant du bien.
Il décida de laisser la question de la façon dont il allait vivre dans ce monde de côté pour le moment: il possédait bien trop peu d’informations concernant cet univers, et vivre tranquillement dans le luxe et le confort ne serait peut-être pas aussi facile ni même aussi agréable qu’il l’avait imaginé à son arrivée.

Jorkay mit un terme à ses divagations: il fallait qu’il poursuive ses expériences.
Il comprenait le fonctionnement du système de résistance et de force, mais il n’avait toujours aucune notion d’échelle. Il serait risqué de tester sa puissance dans un bâtiment miteux, mais au moins pouvait-il éprouver sa résistance.

Son regard se posa sur l’épée qui pendait à ses hanches. Elle serait l’outil idéal. Il déroula le bandage visiblement inutile retenant l’arme et le fourreau ensemble et dégaina prudemment la lame: il avait peur qu’un quelconque sort se déclenche, ou que cette arme possède la capacité de couper à distance. Mais il n’en était rien, et l’épée fut bientôt hors de son fourreau.
Le métal, quel qu’il soit, qui composait la lame, resplendissait de mille feux. La gouttière d’un blanc immaculé se trouvait comme avalée par le tranchant qui, lui, était d’un noir profond. La manufacture ne présentait aucun défaut: pas la moindre irrégularité ou imperfection.
Lyell, sa curiosité piquée, arrêta de jouer avec ses cheveux et porta son attention sur Jorkay.

Ce dernier se sépara de sa botte droite et de sa chaussette puis plaça la pointe de l’épée au-dessus de son pied, avant de donner un violent coup vers le bas.
Son bras s’arrêta net lorsque la lame entra en contact avec son corps, comme s’il avait attaqué un mur de fer. Il écarta la pointe et jeta un coup d’oeil à son pied: il était comme neuf. Pas une égratignure, et même s’il avait ressenti le choc, aucune douleur ne lui était parvenue au cerveau.

Il ne pouvait donc pas se blesser en utilisant 5 pourcents de sa force. Afin de tester plus en détail ses limites, il se mit, à l’aide d’un “Reset” suivit d’un “Downgrade”, à 30 pourcents de sa puissance, comme quand il s’était évadé de la ruelle.

Il répéta le processus, et obtint le même résultat: pas de blessure ni de douleur. Par contre, l’onde de choc générée par ce coup ébranla toutes les parois. Ne voulant pas prendre le risque d’aller plus haut et finir par faire exploser la bâtisse, il décida donc de confier l’arme à Lyell pour faire une expérience.

-Tiens. Fonce-moi dessus et essaye de m’empaler au niveau du ventre.

Elle le regarda d’un air dubitatif un instant, mais finit par agripper l’arme par le manche. Elle se mit en position d’attaque, soulevant tant bien que mal l’épée avec ses petits bras. Puis, après avoir pris une longue inspiration, Lyell se jeta sur Jorkay, pointe de l’arme en avant.
Ce dernier n’eût même pas le temps de se rendre compte qu’il avait oublié de retirer sa tunique afin d’éviter d’endommager ses seuls vêtements que la lame percuta son ventre. Il recula légèrement sous l’impact, mais comme il s’en doutait, le résultat était le même. Cependant, information digne d’intérêt, sa tunique n’avait en fin de compte pas souffert de dégâts non plus.
Il entendit une voix dans sa tête lui annoncer d’un ton satisfait: “Il faudrait pas que tu te retrouves à poil pendant un combat!”. Une voix étrangement familière, qui réveillait en lui des sentiments vaguement négatifs.

La gamine restait bouche bée. Elle avait évidemment remarqué à travers sa tignasse que Jorkay ne s’était pas blessé lorsqu’il avait essayé, mais voir sa propre attaque engendrer si peu de dégâts devait être particulièrement déroutant.

L’adolescent observa attentivement sa réaction. Il n’avait pas oublié la situation dans laquelle il se trouvait. Cette ville était bien trop étrange pour qu’il n’y ai pas anguille sous roche. Et son échange avec le gérant lui avait laissé une mauvaise impression.
En réalité, c’était un euphémisme: il était persuadé d’avoir atterri dans un coupe-gorge.
Cette petite expérience servait plus à lui permettre d’étudier la réaction de Lyell que de voir si un tiers pouvait le blesser: il savait qu’il n’y avait aucune différence en matière de résistance entre une attaque venant d’une autre personne et une attaque auto-infligée.

Cependant, à sa grande surprise, après être sortie de sa stupéfaction, la gamine semblait heureuse, et arborait un sourire franc.

Jorkay ne savait lui-même plus quoi penser. Était-il devenu paranoïaque à cause de ses mauvaises expériences? Après tout, pourquoi une personne qui voudrait lui faire du mal se réjouirait de son invincibilité?

Il fixait Lyell du regard, abasourdi. Cette dernière fit fi de la réaction de son sauveur et lui tendit le manche de l’arme.

-T’es VRAIMENT balèze, hein?

-Ouais j’imagine… bafouilla-t-il.

Il agrippa son épée, la rangea lentement dans son fourreau qui pendait encore à ses hanches et se remit à cinq pourcents de sa puissance. La petite retourna tranquillement vers son lit de fortune et s’y installa confortablement.

Il aurait encore préféré que la fille se montre dégoutée: cela signifierait qu’on lui voulait du mal, mais au moins il serait fixé. Là, il se trouvait dans un brouillard encore plus épais qu’avant.

Jorkay poussa un long soupir. Il n’avait finalement pas plus de renseignements qu’au début. Il se résigna à apprendre la vérité au moment ou on l’attaquerait durant la nuit. Et si cela n’arrivait pas, alors tant mieux. Dans tous les cas, il ne risquait pas grand chose.

*************************************

À peine une vingtaine de minutes s’étaient écoulées, et Jorkay n’avait déjà plus rien à faire d’autre que dormir. À part les échelles de puissance, il connaissait tout de la magie. Le “Créateur” avait bien fait son travail. Mais il ne pouvait cacher sa déception: découvrir ses pouvoirs petit-à-petit aurait été bien plus amusant.

Jorkay retira ses bottes et sa cape qu’il plia sommairement et décrocha son épée de sa ceinture avant de la poser au pied de son lit.
Il voulut se laisser tomber sur son matelas, mais au vu de la qualité du sommier, il préféra s’y allonger prudemment. Après avoir croisé ses bras derrière sa tête en guise d’oreiller, il ferma les yeux.

Mais une voix l’interpella quelques secondes plus tard.

-Hé…

Apparemment, les gens d’ici aussi aimait vous poser des questions pile quand vous vouliez dormir.

-Quoi?, répondit-il un tantinet agacé.

-Tu viens d’où?

Bizarre comme question… Elle devrait pas savoir que je ne suis pas originaire de ce monde normalement…

Il choisit de répondre en restant évasif. S’il donnait une location au hasard et que cela s’avérait incohérent dans ce monde, il serait dans de beaux draps, déjà qu’apparemment il n’y avait pas de “peuplade du nord” dans ce monde. Enfin pas que le doute d’une gamine lui porte grand préjudice, mais il était préférable de ne pas dire d’ânerie s’il voulait qu’elle arrête de lui poser des questions.

-Je ne suis pas sûr… J’ai parcouru ces terres en tant que mercenaire durant de trop longues années. Je n’ai plus souvenir de mes origines…

Du haut de ses quatorze ans, du moins c’est l’impression que son physique donnait, sa crédibilité en prenait un coup. Mais visiblement ce ne fut pas ce qui interpella la jeune fille.

-C’est bizarre…

-Quoi donc?

-Bah un mercenaire aussi puissant, je comprends pas pourquoi on en entendrait pas plus parler que ça…

Jorkay, toujours allongé dans son lit les paupières closes, haussa les épaules.

-En même temps, vu l’état de cette ville, ça m’étonne pas que vous ne receviez aucune nouvelle du monde extérieur… Parce qu’en réalité, je suis quasiment une légende là-dehors!

Il se laissait un peu aller à raconter des mensonges facilement vérifiables, mais cette petite ne le démasquerait pas depuis cette chambre miteuse. Du moment que son histoire tenait debout, il pouvait espérer dormir d’ici une heure.

-Oui, c’est pas faux… et sinon pourquoi tes yeux ont une couleur différente chacun?

Il poussa un soupire exaspéré.

-Ça te dirait pas de dormir?

-Non, j’ai pas sommeil. Alors, ces yeux?

Quitte à mentir, il se dit qu’il n’avait rien à perdre à s’amuser un peu.

-Je n’aime pas en parler, car cela fait remonter de mauvais souvenir, mais d’accord je vais te raconter.

Inconsciemment, il employait maintenant un ton exagérément sérieux.

-À ma naissance, mes deux yeux étaient rouges, mais on a scellé un puissant démon dans mon corps, et depuis, mon oeil gauche a cette couleur turquoise. C’est ce démon qui me rend si puissant, mais je ne dois pas trop faire appel à lui, car sinon il prendra le dessus sur ma volonté!

Il n’y avait pas plus cliché comme histoire dans son ancien univers, mais dans celui-ci, peut-être était-ce inédit. Et puis les gosses gobaient plus facilement les histoires si on y implantait des démons et autres êtres maléfiques.

Jorkay décida d’ajouter à son histoire un passé tragique, tant qu’à faire. Comme tous les héros en somme. Et puis cela éviterait qu’on lui pose des questions sur sa famille.

-C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé quand j’avais neuf ans. Et ce démon a tué mes deux parents… C’est pour cela que j’ai décidé de devenir un mercenaire: pour ne plus jamais exposer les mauvaises personnes à cette puissance dévastatrice…

Lyell le dévisageait sans rien dire, une expression étrange s’emparant de ses traits.

-Ça t’a pas traumatisé plus que ça de tuer tes propres parents? Ou alors tu ne les aimais pas?

Effectivement, avec son apparence actuelle, on pouvait s’étonner de son détachement. Si cette histoire avait été vraie, cela se serait passé il y a cinq ou six ans, peut-être un peu court pour qu’un enfant se remette d’un tel événement.

-Au début si, ça m’a marqué, mais avec le temps, je m’y suis fait. Et puis ce sont eux qui ont scellé ce démon en moi, donc dans un sens ils étaient conscients des risques, du coup je me sens pas trop coupable…

Peut-être aurait-il fallu qu’il donne une réponse du style “le temps a effacé mes blessures” plutôt qu’un raisonnement un poil trop rationnel, mais la petite fille, hochant la tête, sembla s’en satisfaire.

Cependant, elle ne semblait pas rassasiée, et observait avec attention l’arme de Jorkay qu’elle avait tenu dans ses petites mains un peu auparavant.

-Et cette arme, elle est spéciale?

Ayant quelque peu perdu intérêt dans cette vaste blague, il se contenta d’une réponse courte:

-Un héritage de famille.

Mais la gamine ne semblait pas vouloir lâcher l’affaire, cherchant désespérément à parler avec le garçon.

-Et elle a un pouvoir spécial?

Un soupir s’échappa de la bouche de l’adolescent.

-Non, maintenant dors.

Mais elle n’en fit rien, et poursuivit son flot de questions, presque désespérée, comme si elle n’avait pas parlé à qui que ce soit pendant toute son enfance et qu’elle ne voulait pas que ce moment s’arrête. Ou peut-être était-ce simplement l’excitation d’avoir fait une nouvelle rencontre. Ou un mélange des deux, même si Jorkay ne parvenait pas à comprendre comment une personne pouvait prendre du plaisir à discuter avec lui.

-Et ces vêtements bizarres, ils viennent d’où?

Sa tolérance restreinte ayant été trépassée, Jorkay se leva brusquement de son lit et se rendit d’un pas décidé vers Lyell. Cette dernière se recroquevilla un peu sous la peur.

-T’inquiète pas (Il posa sa main sur le front de la petite) ça va pas faire mal.

Une lueur bleuté engloba la tête de l’enfant, qui s’assoupit rapidement, la tête pendant sur ses épaules.

Jorkay l’allongea sur la couverture et lui posa délicatement la tête sur l’oreiller. Il regarda le visage endormi de l’enfant, et ses lèvres tracèrent un sourire attendri. Cette petite fille réveillait visiblement ses instincts d’adulte protecteur.

Il retourna alors dans son lit et ferma les yeux. Il ne put s’empêcher de penser à cette envie qu’avait cette gamine de communiquer. C’était probablement normal pour une fille de son âge, mais il semblait y avoir quelque chose d’autre. Du moins selon lui.

Inconsciemment, il s’était entiché de cette jeune fille. Sa personnalité restait un mystère pour lui, mais il ressentait l’envie de la protéger. Visiblement, ses vieilles habitudes reprenaient le dessus, mais pour une fois, cela ne le dérangeait pas.
Peut-être devrait-il l’embarquer avec lui lorsqu’il sortirait de la ville? Après tout, sa situation ici était relativement précaire. Elle ne pourrait qu’accepter.

Il rumina ainsi différentes choses pendant deux bonnes heures, puis le sommeil vint enfin le trouver.

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