Chapitre V: Magie

Il s’écoula une bonne dizaine de minutes durant lesquels le jeune homme patienta silencieusement sur son tabouret tandis que la gamine finissait son verre à coup de petites gorgées. Puis la servante redescendit, portant à présent un petit béret sur la tête, dissimulant tant que possible ses imposantes oreilles. Mais ce n’était pas vraiment suffisant, car on pouvait malgré tout distinguer deux légères bosses sous son couvre-chef. Elle s’approcha du garçon et fit une nouvelle courbette.

-Votre chambre est prête.

La jeune femme se tenait juste devant lui et il pouvait à présent admirer ses grands yeux perçants d’un orange vif ainsi que ses pupilles allongées qui faisaient fortement penser à celles d’un renard. Maintenant il en était sûr: elle devait être moitié humaine et moitié renarde, si cela existait bel et bien dans ce monde.

La taille imposante de cette femme le marqua également.
Il n’avait jamais été grand: seulement un mètre septante à tout casser, mais cette fille faisait une bonne tête de plus que lui: elle devait mesurer au moins un mètre nonante.

Le garçon se leva de son tabouret et lui adressa un petit sourire.

-Merci!

L’attitude froide de la jeune femme ne parvint pas à complètement dissimuler sa surprise, mais elle se reprit rapidement et s’en alla sans mot dire, en jetant un étrange coup d’œil à la petite fille.
L’adolescent la suivit un moment des yeux puis reporta son attention sur la gamine, avant de se mettre en marche.

-Viens, on va dans notre chambre.

La petite baissa les yeux, posa son verre sur le comptoir, sauta de son tabouret et suivit l’adolescent mollement.

Ils montèrent tous deux les escaliers et entrèrent dans la première pièce à droite depuis la balustrade: celle d’où la servante venait de sortir.

La chambre était pratiquement vide. Il y avait un tas de caisses et de tonneaux qui avaient été empilés dans la côté gauche de la chambre, et le lit reposait sous des fenêtres fermées par des volets en bois. Une bougie reposait sur une petite table de nuit, avec juste à côté, un briquet à silex.
Le matelas du lit était incroyablement mince, et il en allait de même pour la couverture, qui n’était qu’un simple morceau de tissu, et le coussin, qui semblait à peine rembourré.
C’était une pièce relativement grande, et qui ne comportait que ces quelques meubles, rendant l’atmosphère particulièrement triste.
En fait, cela ressemblait à l’appartement du jeune homme après qu’il avait dû vendre toutes ses garnitures pour s’acheter de quoi manger.

Il se dirigea vers le lit et s’y assit.

-Je prends la couche, ça te va?

La petite hocha de la tête et alla s’installer dans un coin. Le jeune homme la suivit du regard, la prenant légèrement en pitié.

Pourquoi tu ne protestes même pas? Tu tiens tant que ça à me faire me sentir coupable?
Il poussa un léger soupir, s’empara du coussin et de la couette et les lança vers la gamine.

-Tiens, prends au moins ça.

Vu l’état des tissus, c’était plus un moyen de se donner bonne conscience que de la générosité, mais cela sembla toucher la petite.

-Merci…

C’était un merci honnête, bien que très peu audible. En même temps, pour quelqu’un ayant l’habitude de vivre sans l’aide de personne, la moindre attention devenait un véritable témoignage de bonté. Surtout pour un enfant de son âge.
Du moins de l’avis du jeune homme.

Elle plia la couverture plusieurs fois afin de lui donner un peu de volume et de s’en servir comme matelas, et posa le coussin dessus.

Le garçon se leva de son lit et ouvrit grand les volets. Il faisait encore jour, mais le soleil commençait à décliner: on devait être aux alentours de dix-sept heures. Enfin si une journée durait vingt-quatre heures. Ce premier jour qui devait être si plein se réduisait finalement à ça: aucun renseignement glané et pas d’argent en poche.

En même temps c’est pas vraiment ma faute… Cette ville n’est pas le meilleur endroit où débuter une aventure…

Une voix vint le tirer de ses pensées.

-Dis…

Il se retourna et dirigea son regard vers le petite fille, maintenant assise sur son lit de fortune.

-C’est quoi, ton nom?

Mon nom, hein….

Il avait un prénom très classique, comme tout le monde dans son ancien univers. Aussi trouvait-il dommage de ne pas en prendre un légèrement plus fantaisiste dans cet univers médiéval. Quitte à prendre un nouveau départ, autant tout changer.

On aurait pu considérer cela comme une insulte à ses parents, mais lui n’avait jamais vraiment apporté la moindre importance à ce genre de chose. Un nom était un nom, une étiquette pratique dans le cadre d’une société, sans plus de signification derrière.

-Je m’appelle…

Il s’interrompit et réfléchit un moment.
Que devait-il choisir?
Son talent pour trouver des noms, ou même de simples pseudonymes, était pour le moins inexistant.
Il décida donc de prendre le surnom qu’il avait utilisé pour les différents jeux vidéo auxquels il avait joué dans les dernières années de sa vie.

-…Jorkay.

La fille resta incrédule un moment, puis finit par lâcher d’un ton innocent:

-C’est un peu bizarre comme nom, non?

Alors même dans ce monde c’est un pseudo moisi? Je le trouve classe moi…

-C’est un prénom énormément utilisé dans les peuplades du Nord, petite inculte. Arrête d’insulter ma culture!

Son admiration pour les vikings n’avait aucune limite. Que ce soit leur mythologie, leur histoire, leurs armes ou leur style, absolument tout transpirait la classe. Et puis, il avait toujours été un peu jaloux de leur pilosité, lui qui était relativement imberbe dans son ancien monde. Encore plus maintenant, d’ailleurs.
Ce pseudonyme n’avait évidemment rien à voir avec les vikings, mais il trouvait que ça sonnait « nordique ».

Elle le regarda, un sourcil haussé.

-Les peuplades du Nord?

-Oui, des grands types costauds avec de longues barbes et des haches. Vous avez bien ça pas vrai?

Elle l’observa attentivement avant de lâcher:

-Costauds…?

Il la fusilla du regard.

-Avec de longues bar…

-C’est bon, lâche moi…

Jorkay s’adossa contre le mur à côté de la fenêtre.

-Bref c’est comme ça que je m’appelle… Et toi?

Elle joua avec les cheveux qui lui descendaient devant la figure.

-Lyell…

Il la dévisagea, un sourire en coin.

-Quoi?

-Et c’est toi qui dis que mon nom est pourri?

Lyell le fusilla du regard.

-J’ai jamais été aussi méchante! Sous-entendrais-tu par là que mon prénom est “pourri”, comme tu dis?

-Oh non, je n’oserais pas…

Elle poussa un léger soupir et sourit tristement, les yeux dans le vague.

-Cela dit, moi non plus je ne l’aime pas…

Lyell resta pensive une dizaine de seconde, durant lesquelles Jorkay ne sut quoi dire.
Après cette courte absence, elle secoua la tête comme pour chasser une pensée désagréable et regarda son interlocuteur dans les yeux.

-Qu’est ce que tu comptes faire? Te coucher tout de suite?

Elle voulait visiblement changer de sujet, ce qui ne gênait pas Jorkay: ils n’étaient pas suffisamment proche pour qu’il s’intéresse à sa vie.

Il était trop tôt pour que Jorkay puisse s’endormir, mais malheureusement, il n’avait pas grand chose d’autre à faire. Il voulait juste passer à demain afin de pouvoir partir de cette ville en décrépitude. Cela dit, même si récolter des informations sur ce monde lui était impossible ici, il y avait quelque chose d’autre qui méritait son attention.

-Non. Je pense que je vais vérifier deux trois choses. Tu peux dormir si tu veux. Tu m’excuseras, mais je n’ai pas grand chose pour t’occuper…

Lyell rigola doucement.

-Tu sais, pour moi l’ennui est plutôt positif… Ça veut dire que je n’ai rien de quoi m’inquiéter.

Jorkay lui rendit un léger sourire avant de se diriger vers les caisses et les tonneaux. Vu qu’il n’avait rien d’autre à faire, il allait étudier ses pouvoirs, et notamment essayer de mieux évaluer sa force démentielle.

Trente pourcents de son mana, c’était clairement trop pour la vie de tous les jours. Son objectif était une force suffisante pour combattre d’éventuels ennemis mais tout de même restreinte afin de ne pas inévitablement les tuer.
Jorkay décida donc de passer à cinq pourcents de sa puissance.

Pour se faire une meilleure idée de ce que cela représentait réellement, Jorkay infusa son bras droit de mana et donna un grand coup de poing dans le mur, juste avant de se dire que ce n’était pas forcément une très bonne idée. Les planches dudit mur craquèrent et le bois se creusa légèrement à l’endroit où les phalanges du garçon touchèrent la paroi.
Sans ignorer le fait que le matériau était de piètre qualité, à cinq pourcents de sa force, il était donc quand même puissant, mais pas trop non plus. Et tant mieux, car sinon il ne resterait plus grand chose du mur à l’heure qu’il était.

Il remarqua également que, comme tout à l’heure, il n’avait ressenti aucune douleur, et son poing ne souffrait pas de la moindre égratignure.

Cela dit, il n’était pas invincible.
Grâce au petit cadeau du Créateur, Jorkay connaissait à peu près tout de la magie, même s’il n’avait aucune notion des proportions et des échelles. Il savait donc que la résistance aux blessures, dans ce monde, était directement liée à la puissance magique de l’individu. Une sorte de barrière passive, appelée « revêtement de mana », mise en place par le mana qui l’habitait, expliquant donc pourquoi son “Downgrade” ne diminuait que sa force et non sa résistance.
Effectivement, ce sort, qu’on qualifiait donc de « sceau » dans ce monde, lui permettait de régler la quantité de mana infusée dans sa magie et ses coups, comme une valve, mais en aucun cas cela diminuait la quantité de mana présent dans son noyau énergétique, et c’était celui-ci qui déterminait sa résistance.
Le « noyau énergétique » d’une personne était une sorte d’organe intangible où le corps stockait le mana ambiant. Lorsque quelqu’un utilisait de la magie ou décidait d’infuser du mana dans un de ses coups ou de ses mouvements, l’entièreté du mana contenu dans son noyau énergétique était libérée. Le mana ambiant s’engouffrait ensuite presque instantanément dans le noyau de la personne jusqu’à ce qu’il soit plein.
Le sceau « Downgrade » permettait donc à Jorkay de ne relâcher qu’un pourcentage définit de mana lorsqu’il utilisait ce dernier.

Les connaissances que le Créateur lui avait données lui disaient donc ceci: l’énergie démente que dégageaient ses attaques n’était pas due à sa force physique, mais à son mana.
Par exemple, lorsqu’il avait asséné cette pichenette dans la ruelle, l’onde de choc en résultant n’avait pas été la conséquence de l’énergie cinétique qu’avait dégagée son doigt, mais de l’énergie dégagée par le mana qui avait été expulsé lors de cette attaque, et puisque son noyau énergétique contenait énormément de mana, cette dernière avait été dévastatrice.

On aurait pu se dire que cela n’avait aucune incidence car le résultat était le même: il tapait très fort. Mais en réalité, une des conséquences d’un tel fonctionnement méritait d’être notée: ses coups étaient puissants, mais ils étaient lents, puisque Jorkay bénéficiait de la vitesse que des muscles sous-développés d’adolescent sous-entraîné de quatorze ans pouvaient bien lui fournir.

Il put en déduire une chose: s’il tombait sur une personne plus rodée que lui au combat et suffisamment pourvue en mana pour le blesser, il serait dans de beau draps, car il n’arriverait pas à suivre les mouvements et techniques de son adversaire.

Cela ne devrait pas poser de problème en soi, puisqu’il était supposé être le plus chargé en mana de ce monde et par conséquent, le plus résistant. Mais même quelqu’un possédant un noyau énergétique plus petit que le sien pouvait lui infliger des blessures, tant que l’écart n’était pas trop important.
Ce n’est donc pas parce qu’il était le plus puissant que cela le rendait invincible.

Après cette petite réflexion, il ne put réprimer un sourire.

Moi qui voulais éviter tout conflit et vivre une vie paisible… Je pense tout de suite au combat et aux stratégies… J’imagine que c’est mon esprit de “gamer” qui parle…

À vrai dire, au cours de son existence, les jeux vidéo ne l’avaient jamais intéressé plus que ça. C’était uniquement durant les dernières années de sa vie qu’il s’en était entiché, et cela l’avait visiblement considérablement influencé: il n’avait pas pu s’empêcher d’analyser le fonctionnement de la magie de ce monde, ses points forts et ses faiblesses, afin de l’utiliser le plus intelligemment possible.

Mais en même temps, au vu de sa situation, il était logique qu’il se prépare à l’éventualité d’un combat: cet endroit ne lui disait vraiment rien qui vaille.
Et puis, n’importe qui, même quelqu’un n’ayant jamais joué aux jeux vidéo, voudrait essayer des duels de magie s’il le pouvait. En tout cas, c’était ce qu’il pensait.

Enfin je dis “vie paisible”, mais est-ce-que ce sera seulement possible?

Il n’était pas idiot: s’il se mettait à utiliser ses pouvoirs “infinis” afin de gagner de l’argent, il attirerait forcément l’attention, et pas uniquement celle de personnes bienveillantes.
Jorkay décida de laisser la question de la façon dont il allait vivre dans ce monde de côté pour le moment: il possédait bien trop peu d’informations concernant cet univers, et vivre tranquillement dans le luxe et le confort ne serait peut-être pas aussi facile ni même aussi agréable qu’il l’avait imaginé à son arrivée.

Jorkay mit un terme à ses divagations: il fallait qu’il poursuive ses expériences.
Il comprenait le fonctionnement du système de résistance et de force, mais il n’avait toujours aucune notion d’échelle. Il serait risqué de tester sa puissance dans un bâtiment si miteux, mais au moins pouvait-il éprouver sa résistance.

Son regard se posa sur l’épée qui pendait à ses hanches: elle serait l’outil idéal. Il déroula le bandage visiblement inutile retenant l’arme et le fourreau ensemble et dégaina prudemment la lame: il avait peur qu’un quelconque sort se déclenche, ou que cette arme possède la capacité de couper à distance. Mais il n’en était rien, et l’épée fut bientôt hors de son fourreau.
Le métal, quel qu’il soit, qui composait la lame, resplendissait de mille feux. La gouttière d’un blanc immaculé se trouvait comme avalée par le tranchant qui, lui, était d’un noir profond. La manufacture ne présentait aucun défaut: pas la moindre irrégularité ou imperfection.
Lyell, sa curiosité piquée, arrêta de jouer avec ses cheveux et porta son attention sur Jorkay.

Ce dernier se sépara de sa botte droite et de sa chaussette puis plaça la pointe de l’épée au-dessus de son pied, avant de donner un violent coup vers le bas.
Son bras s’arrêta net lorsque la lame entra en contact avec son corps, comme s’il avait attaqué un mur de fer. Il écarta la pointe et jeta un coup d’œil à son pied: il était comme neuf. Pas une égratignure, et même s’il avait ressenti le choc, aucune douleur n’était parvenue jusqu’à son cerveau.

Il ne pouvait donc pas se blesser en utilisant 5 pourcents de sa force. Afin de tester plus en détail ses limites, il se mit, en annulant son précédent sceau et en en appliquant un nouveau, à vingt pourcents de sa puissance, un peu plus bas que quand il s’était évadé de la ruelle.

Jorkay répéta le processus, en éloignant son pied du sol afin de ne pas le détruire, et obtint le même résultat: pas de blessure ni de douleur. Par contre, l’onde de choc générée par ce coup ébranla toutes les parois.
Ne voulant pas prendre le risque d’aller plus haut et finir par faire exploser la bâtisse, il décida donc de confier l’arme à Lyell pour faire une expérience.

-Tiens. Fonce-moi dessus et essaye de m’empaler au niveau du ventre.

Elle le regarda d’un air dubitatif un instant, mais finit par agripper l’arme par le manche. Elle se mit en position d’attaque, soulevant tant bien que mal l’épée avec ses petits bras. Puis, après avoir pris une longue inspiration, Lyell se jeta sur Jorkay, pointe de l’arme en avant.
Ce dernier n’eût même pas le temps de se rendre compte qu’il avait oublié de retirer sa tunique afin d’éviter d’endommager ses seuls vêtements que la lame percuta son ventre. Il recula légèrement sous l’impact, mais comme il s’en doutait, le résultat était le même. Cependant, il obtint une information digne d’intérêt: sa tunique n’avait en fin de compte pas souffert de dégâts non plus. En y repensant, l’attaque du voyou dans la ruelle n’avait pas endommagé sa cape non plus.
Il entendit une voix dans sa tête lui annoncer d’un ton satisfait: “Il faudrait pas que tu te retrouves à poil pendant un combat!”. Une voix étrangement familière, qui réveillait en lui des sentiments vaguement négatifs.

La gamine restait bouche bée. Elle avait évidemment remarqué à travers sa tignasse que Jorkay ne s’était pas blessé lorsqu’il avait essayé, mais voir sa propre attaque engendrer si peu de dégâts devait être particulièrement déroutant.

L’adolescent observa attentivement sa réaction. Il n’avait pas oublié la situation dans laquelle il se trouvait: cette ville était bien trop étrange pour qu’il n’y ai pas anguille sous roche, et son échange avec le gérant lui avait laissé une mauvaise impression.
En réalité, c’était un euphémisme: il était persuadé d’avoir atterri dans un coupe-gorge.
Il avait mené cette petite expérience uniquement afin d’étudier la réaction de Lyell, et pas de voir si un tiers pouvait le blesser: il savait qu’il n’y avait aucune différence en matière de résistance entre une attaque venant d’une autre personne et une attaque auto-infligée.

Cependant, à la grande surprise du jeune homme, Lyell, après être sortie de sa stupéfaction, semblait heureuse, et arborait un sourire franc.

Jorkay ne savait lui-même plus quoi penser. Était-il devenu paranoïaque à cause de ses mauvaises expériences? Après tout, pourquoi une personne qui voudrait lui faire du mal se réjouirait de son invincibilité?

Il fixait Lyell du regard, abasourdi. Cette dernière fit fi de la réaction de son sauveur et lui tendit le manche de l’arme.

-T’es VRAIMENT balèze, hein?

-Ouais, j’imagine… bafouilla-t-il.

Jorkay agrippa son épée, la rangea lentement dans son fourreau qui pendait encore à ses hanches et se remit à cinq pourcents de sa puissance. La petite retourna tranquillement vers son lit de fortune et s’y installa confortablement.

Il aurait encore préféré que Lyell se montre dégoutée: cela signifierait qu’on lui voulait du mal, mais au moins il serait fixé.
Là, il se trouvait dans un brouillard encore plus épais qu’avant.

Jorkay poussa un long soupir: il n’avait finalement pas plus de renseignements qu’au début.
Il se résigna à apprendre la vérité au moment ou on l’attaquerait durant la nuit, et si cela n’arrivait pas, alors tant mieux. Dans tous les cas, il ne risquait pas grand chose.

*************************************

À peine une vingtaine de minutes s’étaient écoulées, et Jorkay n’avait déjà plus rien à faire d’autre que dormir. À part les échelles de puissance, il connaissait tout de la magie: le “Créateur” avait bien fait son travail. Mais il ne pouvait cacher sa déception: découvrir ses pouvoirs petit-à-petit aurait été bien plus amusant.

Jorkay retira ses bottes et sa cape qu’il plia sommairement et décrocha son épée de sa ceinture avant de la poser au pied de son lit.
Il voulut se laisser tomber sur son matelas, mais au vu de la qualité du sommier, il préféra s’y allonger prudemment. Après avoir croisé ses bras derrière sa tête en guise d’oreiller, il ferma les yeux.

Mais une voix l’interpella quelques secondes plus tard.

-Hé…

Apparemment, les gens d’ici aussi devenaient curieux pile quand vous vouliez dormir.

-Quoi?, répondit Jorkay un tantinet agacé.

-Tu viens d’où?

Bizarre comme question… Elle devrait pas savoir que je ne suis pas originaire de ce monde normalement…

Il choisit de répondre en restant évasif. S’il donnait une location au hasard et que cela s’avérait incohérent dans ce monde, il serait dans de beaux draps, déjà qu’apparemment il n’y avait pas de “peuplade du nord” dans ce monde. Enfin pas que le doute d’une gamine lui porte grand préjudice, mais il était préférable de ne pas dire d’ânerie s’il voulait qu’elle arrête de lui poser des questions.

-Je ne suis pas sûr… J’ai parcouru ces terres en tant que mercenaire durant de trop longues années. Je n’ai plus souvenir de mes origines…

Du haut de ses quatorze ans, du moins c’est l’impression que son physique donnait, sa crédibilité en prenait un coup. Mais visiblement ce ne fut pas ce qui interpella la jeune fille.

-C’est bizarre…

-Quoi donc?

-Bah un mercenaire aussi puissant, je comprends pas pourquoi on en entendrait pas plus parler que ça…

Jorkay, toujours allongé dans son lit les paupières closes, haussa les épaules.

-En même temps, vu l’état de cette ville, ça m’étonne pas que vous ne receviez aucune nouvelle du monde extérieur… Parce qu’en réalité, je suis quasiment une légende là-dehors!

Il se laissait un peu aller à raconter des mensonges facilement vérifiables, mais cette petite ne le démasquerait pas depuis cette chambre miteuse. Du moment que son histoire tenait debout, il pouvait espérer dormir d’ici une heure.

-Oui, c’est pas faux… et sinon pourquoi tes yeux ont une couleur différente chacun?

Il poussa un soupir exaspéré.

-Ça te dirait pas de dormir?

-Non, j’ai pas sommeil. Alors, ces yeux?

J’y couperai pas, hein? Bon…

Quitte à mentir, il se dit qu’il n’avait rien à perdre à s’amuser un peu.

-Je n’aime pas en parler, car cela fait remonter de mauvais souvenirs, mais d’accord je vais te raconter.

Inconsciemment, il employait maintenant un ton exagérément sérieux.

-À ma naissance, mes deux yeux étaient rouges, mais on a scellé un puissant démon dans mon corps, et depuis, mon œil gauche a cette couleur turquoise. C’est ce démon qui me rend si puissant, mais je ne dois pas trop faire appel à lui, car sinon il prendra le dessus sur ma volonté!

Il n’y avait pas scénario plus cliché dans son ancien univers, mais dans celui-ci, peut-être était-ce inédit. Et puis les gosses gobaient plus facilement les histoires si on y implantait des démons et autres êtres maléfiques.

Jorkay décida d’ajouter à son histoire un passé tragique, tant qu’à faire. Comme tous les héros en somme. Et puis cela éviterait qu’elle lui pose des questions sur sa famille.

-C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé quand j’avais neuf ans. Et ce démon a tué mes deux parents… C’est pour cela que j’ai décidé de devenir un mercenaire: pour ne plus jamais exposer les mauvaises personnes à cette puissance dévastatrice…

Lyell le dévisageait sans rien dire, une expression étrange s’emparant de ses traits.

-Ça t’a pas traumatisé plus que ça de tuer tes propres parents? Ou alors tu ne les aimais pas?

Effectivement, avec son apparence actuelle, on pouvait s’étonner de son détachement. Si cette histoire avait été vraie, cela se serait passé il y a cinq ou six ans, peut-être un peu court pour qu’un enfant se remette d’un tel événement.

-Au début si, ça m’a marqué, mais avec le temps, je m’y suis fait. Et puis ce sont eux qui ont scellé ce démon en moi, donc dans un sens ils étaient conscients des risques, du coup je me sens pas trop coupable…

Peut-être aurait-il fallu qu’il donne une réponse du style “le temps a effacé mes blessures” plutôt qu’un raisonnement un poil trop rationnel, mais la petite fille, hochant la tête, sembla s’en satisfaire.

Cependant, elle ne semblait pas rassasiée, et observait avec attention l’arme de Jorkay qu’elle avait tenu dans ses petites mains un peu auparavant.

-Et cette arme, elle est spéciale?

Ayant quelque peu perdu intérêt dans cette vaste blague, il se contenta d’une réponse courte:

-Un héritage de famille.

Mais la gamine ne semblait pas vouloir lâcher l’affaire, cherchant désespérément à parler avec le garçon.

-Et elle a un pouvoir spécial?

Un soupir s’échappa de la bouche de l’adolescent.

-Non, maintenant dors.

Mais elle n’en fit rien, et poursuivit son flot de questions, presque désespérée, comme si elle n’avait pas parlé à qui que ce soit pendant toute son enfance et qu’elle ne voulait pas que ce moment s’arrête. Ou peut-être était-ce simplement l’excitation d’avoir fait une nouvelle rencontre. Ou un mélange des deux, même si Jorkay ne parvenait pas à comprendre comment une personne pouvait prendre du plaisir à discuter avec lui.

-Et ces vêtements bizarres, ils viennent d’où?

Les limites de sa tolérance restreinte ayant été trépassées, Jorkay se leva brusquement de son lit et se rendit d’un pas décidé vers Lyell. Cette dernière se recroquevilla un peu sous la peur.

-T’inquiète pas (Il posa sa main sur le front de la petite) ça va pas faire mal.

Une lueur bleuté engloba la tête de l’enfant, qui s’assoupit rapidement, la tête pendant sur ses épaules.

Jorkay l’allongea sur la couverture et lui posa délicatement la tête sur l’oreiller. Il regarda le visage endormi de l’enfant, et ses lèvres tracèrent un sourire attendri. Cette petite fille réveillait visiblement ses instincts d’adulte protecteur.

Il retourna alors dans son lit et ferma les yeux. Il ne put s’empêcher de penser à cette envie qu’avait cette gamine de communiquer. C’était probablement normal pour une fille de son âge, mais il semblait y avoir quelque chose d’autre. Du moins selon lui.

Inconsciemment, il s’était entiché de cette jeune fille. Sa personnalité restait un mystère pour lui, mais il ressentait l’envie de la protéger. Visiblement, ses vieilles habitudes reprenaient le dessus, mais pour une fois, cela ne le dérangeait pas.
Peut-être devrait-il l’embarquer avec lui lorsqu’il sortirait de la ville? Après tout, sa situation ici était relativement précaire. Elle ne pourrait qu’accepter.
Cependant, les souvenirs de sa conduite ignoble envers cette enfant refirent surface. Quel idiot il avait été.
Que pouvait bien penser cette gamine de lui, à présent?
Cela faisait deux ans qu’il n’avait plus été en contact avec qui que ce soit. Avait-il réellement gâché une des rares occasions de développer une quelconque relation amicale avec quelqu’un?

Il rumina ainsi différentes choses pendant deux bonnes heures, puis le sommeil vint enfin le trouver.

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