Chapitre IV: L’auberge

Ils débouchèrent sur une sorte de rue principale dont la largeur soulignait encore davantage l’absence de vie de l’endroit. À part quelques personnes appuyées contre des murs ou affalées sur le sol, la population semblait s’être évaporée. Pas un seul marchand, pas une seule maison n’ayant pas la porte défoncée et pas un bruit, à part les plaintes des miséreux.

Le garçon resta incrédule.

-C’est quoi ça?

La petite continuait de marcher, familière avec l’environnement.

-La ville, répondit-elle simplement.

-Tu veux dire que c’est comme ça partout? C’est pas juste les bas quartiers?

Elle hocha la tête.

-Comment qui que ce soit peut vivre ici?, se murmura-t-il à lui-même.

L’état des habitations donnait l’impression que personne ne s’occupait de la maintenance de ces dernières. Et il en allait de même pour la route: une carriole qui tenterait d’emprunter ce chemin se retrouverait avec de sérieux dégâts tant le pavage était inégal.
Les bâtiments en bois sombre avaient été dépouillés de leur gloire d’antan. On pouvait encore remarquer ça et là quelques décorations et quelques gravures, mais l’usure du temps avait effacé toute trace de beauté de l’endroit. Les volets, les portes, les balcons, et tout ce qui n’était pas indispensable avait disparu, probablement utilisé comme feu de bois. Il ne restait plus que les murs, les poutres et les toits, protégeant tant bien que mal les résidents du froid et des intempéries.

Le garçon se demandait d’ailleurs pourquoi, à part de pauvres bougres à moitié crevés, il n’y avait personne dans la rue. Ne devrait-il pas y avoir d’autres habitants arpentant la ville, en pleine journée?
Il voyait bien que l’endroit était dévasté, et il aurait donc été logique que les gens soient partis vivre ailleurs, mais de ce qu’il avait pu voir, ce n’était pas le cas, car la ville comportait une garde, ou une milice, chargée de la sécurité. Et si pitoyables étaient-ils, les hommes en état de décomposition avancée qui traînaient un peu partout démontraient que l’endroit accueillait encore des individus. Mais alors pourquoi les habitants restaient ici, alors qu’il ne restait plus une seule bâtisse n’étant pas à deux doigts de s’écrouler? Et où étaient-ils?

-Est-ce qu’il y a un quartier marchand? Ou des marchands tout court?, demanda-t-il après ses constatations.

On pouvait déterminer dans les grandes lignes la situation d’une bourgade à son activité marchande. Si cet endroit était encore actif, il devrait y avoir au moins un magasin.

-Comment-ça?

La petite fille semblait ne pas comprendre une question pourtant simple.

-Eh bien, est-ce qu’il y a un endroit où on peut acheter des choses?, reformula-t-il.

Son interlocutrice s’arrêta et sembla réfléchir à une réponse.

Elle finit par dire, en lui adressant un bref regard:
-En quelque sorte, oui.

Puis elle reprit sa marche.

C’était bien la peine de réfléchir…

-Du coup, ça se trouve où? Parce que j’ai une petite fringale, moi…

Sans s’arrêter cette fois-ci, la gamine rétorqua:

-Tu n’auras pas assez pour l’auberge si tu achètes quoi que ce soit.

Le garçon se tut et examina le dos de sa guide. Depuis qu’ils étaient sortis de la ruelle, elle semblait avoir encore changé de personnalité. Une attitude bien plus calme, voire solennelle.
Il haussa les épaule et poussa un long soupir, avant d’admirer à nouveau la dépravation qui l’entourait.

En tout cas, quelle endroit de merde pour démarrer une aventure… Cet enfoiré s’est bien foutu de moi, encore une fois.

-Mais…

Quelque chose le turlupinait.

-Je vois mal quelqu’un de tant soit peu sain d’esprit ouvrir une auberge ici…

La gamine haussa les épaules à son tour.

-C’est pas vraiment une auberge, mais on peut louer des chambres, apparemment. C’est un établissement qui fait un peu tout.

-Mais quel est l’intérêt de proposer des services pareils? Tu vas pas me dire qu’il y a beaucoup de touristes qui viennent ici, si? Déjà que moi c’est un accident…

La fille haussa un sourcil.

-Touriste?

-Voyageur si tu préfères…

Éclairée sur la signification du mot, la petite resta silencieuse un moment.

-C’est pas les seuls services qu’ils proposent. Et puis il y a plus ou moins qu’une chambre qu’on peut emprunter, donc c’est pas exactement une “auberge”, finit-elle par dire.

Le garçon leva un sourcil devant cette situation clairement louche, mais décida rapidement de ne pas y prêter plus d’attention que ça et de suivre la petite fille jusqu’à cette “auberge”, de toute façon avec le “boost” qui lui avait été octroyé, il ne risquait pas grand chose.

Cela dit, je sais pas si je devrais placer autant de confiance en cet enfoiré…

 

Ils continuèrent à marcher ainsi à travers la ville au milieu des bâtiments tombant en ruine et des types à peine conscients.

-C’est étrange… pensa-t-il tout haut, depuis les quelques pignoufs qui sont venus après mon attaque, on n’a plus croisé de type à peu près frais capable ne serait-ce que de parler…

La fille, qui marchait quelques pas devant lui, répondit sans se retourner:

-C’est parce qu’ils travaillent à l’Usine. Tous les gens valides y sont normalement à cette heure.

Le garçon fixa du regard le dos de la gamine, continuant à la suivre.

-Il me semble pas avoir vu d’usine, pourtant… Et puis pourquoi tu n’y es pas toi? Et les types de tout à l’heure?

Devant ces questions, la petite corrigea son explication:

-La plupart des gens y vont, mais il y a des exceptions, dont je fais partie.

-Je vois… et cette usine?

La petite s’arrêta et pointa de son doigt le sol sous ses pieds.

-Elle est sous la ville.

Il aurait fallu être vraiment stupide pour ne pas sentir que cet endroit était un véritable traquenard. Absolument tout ce que le garçon apprenait le confortait dans l’idée qu’il y avait quelque chose qui clochait.
Mais cela piquait sa curiosité. En apprendre plus sur cette ville pourrait lui donner beaucoup d’informations sur cet univers en général, et il n’allait pas s’enfuir la queue entre les jambes juste pour ça: il n’avait toujours pas d’argent et était toujours aussi perdu.

 

Après une vingtaine de minutes, ils arrivèrent devant une bâtisse en bois sombre plus imposante et en bien meilleur état que les autres.

La petite fille pointa du doigt le bâtiment.

-C’est ici.

Le garçon observa la fameuse auberge d’un air dubitatif. Ce qui était étrange, c’est que rien n’indiquait que cet endroit proposait ces services. Pas une pancarte, pas un écriteau. Rien.
La gamine se contenta de monter lentement les marches menant à la double porte et toqua. Le garçon l’y rejoignit et se posta légèrement en retrait derrière elle.

Ils entendirent des bruits de pas lourds leur parvenir de derrière la porte puis celui d’un loquet qui s’ouvrait. La porte s’ouvrit dans un grincement horrible et une tête dépassa de l’entrebaillement. C’était un homme qui devait avoir la trentaine. Il avait des cheveux gris coupés court et une barbe d’une semaine mal taillée. Son visage était maigre, mais cela ne semblait pas être dû à la famine.
Ses iris bleus se fixèrent sur la gamine, demandant silencieusement la raison de sa présence.

Elle le regarda droit dans les yeux et lâcha:
-Il cherche un endroit ou dormir cette nuit. (Elle désigna le garçon d’un signe de la tête) T’as une chambre de libre?

L’homme la regarda un sourcil levé, puis porta son attention sur le garçon l’observant de bas en haut. Il adressa alors un regard étrange à la fille puis ouvrit en grand la double porte.

Les bras grand écartés, un sourire communicatif, ce qui semblait être le gérant de l’endroit les accueillit chaleureusement.

-Bien sûr que j’ai une chambre de libre! En même temps, c’est pas les voyageurs qui poussent au portillon, ici!, lâcha-t-il en riant, Entrez donc!

Le garçon passa le pas de la porte et le plancher poussa un grincement plaintif sous ses bottes. L’adolescent parcourut la salle des yeux.

Il y avait un comptoir dans le fond, et installées au milieu du hall reposaient trois tables rondes entourées chacunes de 4 chaises en bois. Sur le côté droit, des escaliers montaient et donnaient accès à une balustrade rattachée à quelques portes menant probablement sur des chambres ou des débarras. Cet endroit ne respirait pas exactement le confort ou la sécurité.

Le gérant, qui était un homme plutôt costaud et mesurant environ un mètre quatre-vingt, sortit deux tabourets de derrière son comptoir et les posa devant ce dernier.

-Venez vous asseoir! Je vais vous verser quelque chose à boire!

Le garçon s’approcha d’un pas hésitant.

-Vous êtes bien urbain, mais nous n’avons pas vraiment beaucoup d’argent… Je suis même pas sûr d’avoir assez pour vous payer une nuit…

L’homme secoua sa main et rit de bon cœur.

-Ne vous inquiétez pas, je vous l’offre celui-là! Et n’ayez pas peur: il n’y a pas énormément de clients par ici, alors je vais pas faire la fine bouche. Vous aurez votre chambre même si vous ne me payez pas la somme exacte.

Le garçon sortit de sa poche l’argent que lui avait donné la gamine et le posa sur le comptoir. En les observant de plus près, ces pièces avaient un design extrêmement simpliste, presque comme des jetons plus que de l’argent, car bien trop facilement falsifiable.

-Ça, ça suffira?

L’homme posa son regard sur les pièces et haussa les épaules.

-C’est pas beaucoup, mais ça fera l’affaire. Asseyez vous donc.

Il sortit deux verres en bois d’une étagère derrière lui et les plaça sur le comptoir, avant de s’emparer d’une bouteille et d’en verser le contenu dans les deux récipients.

L’adolescent tira un tabouret à lui et s’assit dessus, et la petite fille fit de même, très silencieusement.

Le gérant posa devant ses invités leur gobelets remplis d’un liquide rosâtre. Probablement une boisson de ce monde.

-Voilà. C’est pas forcément délicieux, mais c’est ce qu’on a de meilleur.

Après que le garçon eut pris une gorgée de son verre, l’homme lui demanda:

-Alors? Pourquoi vous êtes venus là?

-Pour dormir, répondit l’autre simplement.

-Non, je veux dire dans cette ville… Vous avez dû voir en arrivant qu’il n’y avait pas grand chose à faire, non?

Le jeune homme réfléchit. Il ne pouvait pas exactement donner la vraie raison de sa présence ici. Et même s’il le faisait, sans doute ne le croirait-on pas.

J’ai déjà donné une excuse à la morveuse… autant utiliser la même.

-Eh bien je suis un mercenaire à la recherche de quelques services à rendre histoire de gagner ma vie. Je suis plutôt du type vagabond, et en errant un peu partout j’ai fini par arriver ici. Mais bon, ajouta-t-il, vu l’état de la ville, je pense partir demain à l’aube…

L’homme lâcha un léger rire.

-Effectivement vous ne risquez pas de trouver beaucoup de travail dans cette ville. La vie est plutôt dure ici.

L’adolescent lança un bref regard en direction de la petite qui buvait sa boisson silencieusement à côté de lui.

-J’ai entendu parler d’une usine… De quoi s’agit-il exactement?

L’homme porta sa main droite à son menton, l’air pensif.

-C’est assez compliqué à expliquer… Disons que cette ville est au bord de la déchéance, et que le maire a décidé de concentrer les efforts sur la production d’un produit spécifique. C’est la seule industrie de la région, donc tout le monde ou presque y travaille. Les ventes de ce produit sont la seule choses qui maintient cet endroit à peu près debout. (Un sourire sarcastique se dessina sur son visage) On ne récolte même pas notre propre nourriture… On est obligé de l’acheter ailleurs… C’est pour vous dire la galère!

Le garçon avait du mal à se retenir de rire. Il connaissait bien le mensonge et la manipulation, et ce type dégageait des miasmes de mauvaise intention. Comme il le pensait depuis le début, il se passait quelque chose d’étrange dans cette ville. En fait, c’était tellement flagrant que cela donnait l’impression qu’on avait même pas tenté de le dissimuler, ou qu’on en avait pas besoin. Comme si personne ne s’était dit, un jour, qu’inventer une excuse convaincante toute prête à sortir aux curieux pourrait s’avérer pratique.

Il se contenta de murmurer “Je vois…” et porta son gobelet à ses lèvres. Il avait juste envie d’aller se coucher, maintenant. Cette ville ne pouvait définitivement rien lui apporter… Plus vite il passerait la nuit, plus vite il pourrait se tirer d’ici le lendemain et amorcer son plan qui le rendrait riche. À savoir, tuer des gros monstres.

Alors que le jeune homme buvait tranquillement son breuvage, il entendit de légers bruits de pas derrière lui. À cet instant, le gérant fixa son regard sur quelque chose et gueula.

-Hé!

C’était un ton bien plus dur et agressif qu’avant.

Une voix féminine répondit sans émotion.

-Oui?

Le garçon se retourna pour voir à qui appartenait cette voix, et tomba sur une femme de grande taille portant une robe très simple de couleur brune qui lui descendait juste au-dessus des chevilles. De longs cheveux d’un roux magnifique tombaient sur ses épaules et cascadaient dans son dos jusqu’en-dessous de son postérieur. Sa chevelure était incroyablement épaisse, et dégageait une douceur palpable même avec le regard. L’aspect ébouriffé de sa toison donnait à cette magnifique femme une allure bestiale, venant contraster avec son visage aux traits fin, voire angéliques. De sa tête dépassaient deux grandes oreilles ressemblant à celles des renards. Leur couleur était la même que celle des cheveux, à part le bout, qui lui était noir. Sa robe un peu trop flottante laissait deviner une poitrine plutôt modeste, mais bien présente. De plus, l’arrière de son vêtement bombait légèrement, cachant probablement une queue.

-Va préparer la chambre pour nos invités, lui ordonna le gérant.

Il fit une petite pause et tourna son regard vers le garçon.

-Enfin si ça ne vous dérange pas que ce soit elle qui le fasse…

L’adolescent avait envie de répondre que cela le dérangeait parce qu’elle risquait de mettre des poils partout, mais en se fondant sur cette simple question et l’attitude de l’homme, ces semi-humains n’étaient probablement pas vraiment appréciés par la population. Blaguer là-dessus n’était probablement pas la meilleure chose à faire.

Il se contenta donc de répondre “Non, non, c’est bon”.

Le gérant reposa son regard sur la servante et lui fit un signe de la tête.
Cette dernière fit une petite courbette et se dirigea vers les escaliers ascendants.

Mais avant qu’elle n’aie atteint la première marche, l’homme lui cria:
-Et je t’ai déjà dit de cacher ces saloperies que tu as sur ta tête!

La femme se retourna et fit une nouvelle courbette.

-Oui, veuillez m’excuser monsieur…

Puis elle monta l’escalier et disparut derrière une des portes.

L’homme poussa un léger soupire.

-Excusez, hein… Vous savez ce que c’est, pas vrai? Ils sont moins chers à employer, donc bon… même si ça fout un coup au prestige… ‘Faut bien vivre!

L’adolescent ne put que lui rendre un rire gêné. Il descendit le reste de sa boisson, un breuvage légèrement sucré à priori inconnu dans son ancien monde, en une gorgée et reposa son gobelet sur le comptoir.

L’homme le ramassa et le rinça avec l’eau d’un pichet qui traînait sur l’armoire avant de verser le liquide qui en résulta dans un seau à ses pieds.

-Et alors, vous comptez faire quoi ce soir?

Le garçon haussa les épaules.

-Pas grand chose… On va aller se coucher le plus tôt possible, avec la petite. Dès que la chambre sera prête, en fait: il est tôt, mais la journée a été longue…

En vérité, il ne ressentait pas la moindre fatigue, juste de l’ennui.

-Ah… par contre je dois vous dire quelque chose… En fait il n’y a qu’un lit dans la chambre, et…

-Vous inquiétez pas, on fera avec, répondit simplement l’adolescent.

L’homme afficha un grand sourire.

-Dans ce cas… Vous pouvez attendre ici le temps qu’elle finisse. Je dois aller m’occuper de quelque chose.

Il se dirigea vers une porte qui se trouvait à gauche derrière son comptoir et posa sa main sur la poignée. Il se retourna une dernière fois.

-Quand la petite aura fini, laissez le verre là. Je m’en occuperai plus tard. Bonne nuit!, et il disparut dans l’encadrement de la porte.

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