Chapitre III: Première Rencontre

-T-Trop balèze…! murmura l’enfant.

Elle sortit de son coin et vint rejoindre le garçon en trottinant, apparemment peu inquiétée par l’éventualité d’être une prochaine cible.

-Merci de m’avoir aidée! Je te suis grandement redevable! (Elle arborait un grand sourire) Cela dit, tu es vraiment un taquin! Me faire croire que tu allais me laisser à mon sort pour finalement me sauver… J’ai failli y croire tu sais? Tu ne devrais pas faire ce genre de farce à une demoiselle!

L’adolescent la regarda un moment en silence.

…Chiante…

Telle fut la première impression qu’il eût d’elle.

Où sont passées tes larmes? Et depuis quand une clodo parle comme ça? Et est-ce que tu as compris que j’étais résolu à t’abandonner à la mort il y a environ trente secondes?

-Une demoiselle? T’as vu ta dégaine? finit-il par lâcher, un sourcil haussé.

Elle haussa les épaules avec un petit rire, puis elle agrippa la cape du garçon et tira dessus à répétition.

-Dis, dis! C’est quoi ton nom?

C’est quoi son problème à cette gosse? Choisit une personnalité et tiens-toi y, bon sang!

Le garçon décida de simplement l’ignorer et de se concentrer sur ses problèmes.
En effet, si à chaque fois qu’il décidait d’utiliser son mana, la magie ou l’attaque en résultant était aussi puissante, alors il finirait par tout aplanir, ou pire, par tuer par inadvertance d’éventuels alliés ou des personnes qu’il était sensé protéger.
De plus, avec une force aussi démentielle, toute idée de précision était à abandonner.

Une rapide recherche dans ses connaissances magiques lui dévoila la solution à son problème: présentement, il lui fallait brider sa puissance, et pour ceci, rien de mieux qu’un sceau: un type de magie un peu particulier qui consistait à donner un ordre au mana que ce dernier appliquerait pour une durée indéfinie en drainant le mana ambiant continuellement afin de s’alimenter et de ne pas s’estomper.

Le garçon leva légèrement sa main droite et murmura:
-Downgrade, 70%.

Un disque d’énergie bleuté d’un diamètre d’environ quinze centimètres orné de motifs détaillés apparut dans sa paume et se mit à tourner lentement.
Le jeune homme plaqua alors sa main contre son torse de manière dramatique. Le disque s’élargit avant de rétrécir et de disparaître: si tout fonctionnait correctement, il n’était maintenant plus qu’à trente pourcents de sa puissance.

Mais il n’aurait pas le temps de vérifier ses nouveaux réglages: de nombreux bruits de pas indiquaient qu’un certain nombre de personnes se dirigeait vers cette ruelle.
Ne voulant pas se faire remarquer par les autorités de ce monde dès son arrivée, l’adolescent prit la décision de fuir.
Tout en concentrant son mana dans ses jambes, le garçon leva la tête, s’accroupit, et bondit.

Son objectif avait été le toit du bâtiment à sa gauche, mais même avec seulement trente pourcents de sa force, il restait incroyablement puissant: il s’était élevé d’une trentaine de mètres (la maison n’en faisait que huit) et était maintenant en chute libre avec pour point de chute les tuiles de la bâtisse.
Lui qui voulait s’en aller en toute discrétion, c’était un échec: si des gens étaient effectivement venu par suite du raffut que son attaque avait provoqué, ils l’avaient sûrement vu s’élever dans le ciel, et ils le verraient également s’écraser misérablement.
Le garçon sentit quelque chose tirer sur sa cape, mais il était trop focalisé sur la douloureuse chute qui l’attendait pour s’en préoccuper. Dans un espoir d’atténuer les dommages, il plaça ses bras devant lui pour s’amortir.

Seules quelques secondes s’écoulèrent avant que son corps n’entre en contact avec l’habitation.
Il se mangea les tuiles en pleine tronche, ce qui fit s’affaisser légèrement les fondations du toit, puis quelque chose lui retomba lourdement sur le dos, fragilisant encore un peu plus la toiture.
Mais étrangement, il n’avait pas ressenti la moindre douleur, et un bref coup d’œil sur ses bras lui apprit qu’il n’avait pas la moindre égratignure.

Des voix résonnèrent en contrebas:

-C’était quoi, ce truc?

-Je sais pas, mais ça avait l’air humain, non?

-Quoi que ce soit, trouvez-le moi, et pendez-le par les couilles!

-On ne devrait pas le prévenir? Je pense pas que ce soit un de nos gars qui a fait ça…

-T’es malade?? Si c’est bel et bien un intrus, on va pas juste être privé de dessert! On va s’en charger, et personne n’en saura rien… Dispersez-vous!

Cet étrange dialogue titilla quelque peu le garçon: il avait l’impression que les propos que tenaient ces gens cachaient quelque chose.
Peut-être étaient-ils tout simplement les gardes de la ville, mais alors cet endroit fonctionnait bizarrement: après tout, quelle genre de cité pourrait qualifier qui que ce soit d’“intrus”? Ou peut-être se trouvait-il simplement dans un camp militaire?
Non, ce n’était probablement pas le cas: ce qu’il avait entraperçu lors de son petit voyage dans le ciel n’y ressemblait pas: l’endroit était bien trop vaste.
Quoi qu’il en soit, la volonté de ces gardes de poursuivre une personne capable de niveler le terrain et de faire des bonds de trente mètres de haut était assez étonnante et forçait presque l’admiration, si on oubliait que ce n’était pas le courage mais l’inconscience qui parlait, même s’il semblait y avoir une autre raison derrière tout ça.

Les voix s’éloignèrent tout en vociférant diverses insultes.
Ces types avaient dû penser que le responsable du vandalisme s’était échappé quelque part et s’étaient mis à sa poursuite.
Le garçon, après avoir attendu encore quelques minutes pour s’assurer du départ de tous les badauds, voulut se relever, mais il sentit quelque chose peser sur son dos, et se rappela que ce quelque chose lui était tombé dessus après sa chute.
Toujours allongé, il se tortilla comme un vers pour regarder par-dessus son épaule et aperçut une touffe de cheveux bruns qui recouvrait complètement son dos. Cette vision le déstabilisa un instant, mais il déduisit ensuite qu’il devait s’agir de la petite fille qu’il avait généreusement sauvée.

L’adolescent se tourna sur le dos, faisant glisser le corps frêle de la jeune fille sur le côté. Le visage de la gamine était dissimulé derrière ses cheveux et plus aucun de ses membres ne bougeait: on pouvait même se demander si elle respirait encore.

-Ça va? hasarda-t-il.

Aucune réponse.

Le jeune homme dégagea donc tant bien que mal la chevelure de la petite de devant son visage, et ce qu’il vit le fit reculer instinctivement: les grands yeux verts de l’enfant étaient à moitié ouverts et sa bouche crispée, son faciès paralysé dans une expression de souffrance.
Il remarqua par la même occasion que ses bras reposaient mollement à côté d’elle , comme si les fils supposés les contrôler avaient été sectionnés.

Cependant, par on ne sait quel miracle, elle respirait encore: un souffle rauque, peiné, qui soulevait à peine le buste de l’enfant.

Le garçon allongea le corps esquinté de la fille sur le dos, et fit une rapide liste des dégâts subis.
Tout d’abord, ses deux bras avaient été disloqués.
Maintenant qu’il y repensait, elle était accrochée à sa cape lorsqu’il avait décollé du sol: les bras de l’enfant n’avaient sans doute pas supporté le choc.
Mais elle avait tout de même réussi à rester agrippé quelques secondes malgré la douleur. Surprenant.

De plus, son thorax était légèrement enfoncé, sans doute à cause de la chute. Elle pouvait se considérer chanceuse de ne pas être tombée directement sur les tuiles du toit.
Ses jambes aussi avaient subi d’importantes blessures et ses os souffraient de fractures ici et là.
Laissée dans cet état-là, il ne faisait aucun doute qu’elle mourrait sous peu.
L’adolescent poussa un léger soupir: lui qui avait décidé de ne plus aider personne par pure bonté de cœur se retrouvait à sauver deux fois une de ses congénères, même s’il était un peu responsable de l’état actuel de la gamine.

Il apposa ses mains sur le torse de l’enfant et commença à utiliser son mana pour la soigner. Les os se repositionnèrent, les organes endommagés se réparèrent et le visage de la blessée se détendit.
Sa respiration redevint fluide et l’enfant arborait une expression paisible, plongée dans un profond sommeil.

Le garçon retira ses mains et contempla la jeune fille, satisfait de son travail.

Bon, et maintenant? J’ai toujours pas une thune, et je suis toujours aussi perdu… Si on est dans un monde de fantasy, il y a peut-être un système de quête? Ou en tout cas des monstres à abattre… Si je gère bien le moment de mon apparition et que je sauve une personne au dernier moment, il y a moyen que je me fasse un peu d’argent en profitant de sa gratitude, ne serait-ce que pour pouvoir dormir dans une auberge cette nuit.

Il regarda la petite fille allongée à côté de lui.

En tout cas, c’est pas elle qui va me sortir de cette impasse. Je vais me contenter de la faire descendre et ensuite j’essaierai de me faire un peu d’argent.

Le garçon donna quelques légères claques à la gamine, mais elle semblait décidée à ne pas se réveiller.
Après plusieurs tentatives échouées, il s’allongea de tout son long en poussant un profond soupir, plaçant ses mains derrière sa tête en guise de coussin avant de fermer les yeux.

Plus qu’à attendre, j’imagine…

******************************

Il ne put réprimer un bâillement. Ses paupières s’ouvrirent doucement, dévoilant, quelques centimètres devant ses yeux, un visage maigre qui l’observait attentivement.

-Ah!, s’exclama une petite voix.

Cette vue familière lui rappela Croquette, son chat, lorsqu’il l’observait entrain de dormir, attendant impatiemment son repas.
Ce brave animal était sûrement mort de faim à l’image de son propriétaire à l’heure qu’il était.
Son chat l’avait accompagné durant les moments les plus durs de son existence, et se dire que le pauvre animal avait connu une fin si misérable lui faisait mal au cœur. Peut-être un des rares regrets occupant son esprit. Il se sentait désolé pour lui, mais en même temps, son ancienne vie avait été bien trop désagréable pour qu’il la subisse uniquement pour son chat.
Secouant doucement la tête, il chassa ces pensées mélancoliques de son esprit: maintenant qu’un nouveau monde s’offrait à lui, il serait idiot de toujours vivre dans l’ancien.
Il en tirerait l’expérience, mais pas les souvenirs.

-Ça va? s’enquit une voix aigüe.

Le jeune homme se redressa péniblement et la petite fille s’écarta, s’asseyant grossièrement en tailleur.

-C’est plutôt à moi de te demander ça. T’as plus mal?

Elle répondit avec un grand sourire.

-Non! Je suis en pleine forme! Juste une petite douleur aux joues, mais trois fois rien. N’empêche, c’était un sacré bond! J’ai failli ne pas tenir… (Elle fit une moue exagérée) Mais tu aurais au moins pu essayer de m’attraper avant que je tombe! Quel goujat tu fais!

Le calme de la fille après avoir frôlé la mort le déroutait. Soit l’inconscience de la jeunesse parlait, soit le manque d’intérêt dans la vie.

-Et tu aurais pu ne pas t’accrocher à moi avant que je saute. Tu n‘as aucun sens du danger? répliqua-t-il, préférant ne pas s’attarder sur ce point.

-Tu ne m’as pas vraiment prévenue…

Il détourna le regard: elle n’avait pas tort.

Le fait qu’elle s’était accrochée à lui et qu’elle n’avait pas lâché malgré la douleur dans ses bras le surprenait toujours autant, tout comme le fait qu’elle s’adressait amicalement à lui alors qu’il ne lui avait témoigné, jusqu’à maintenant, aucune gentillesse.

Le garçon se mit debout et s’étira.
Au vu de la position du soleil, il n’avait pas dû s’assoupir plus d’une heure, ce qui le rassura étant donnée la quantité de choses encore à faire.

Il prit le corps frêle de la jeune fille dans ses bras, l’un supportant le dos et l’autre sous les genoux, et s’approcha du bord du toit. L’enfant parut légèrement décontenancée, mais ne se débattit pas.

D’après ce qu’il avait pu remarquer, de telles chutes ne lui causaient aucun dommage physique. Il se laissa donc tomber du toit: au pire, il devrait réparer ses jambes.
Mais comme il le pensait, son atterrissage fut impeccable et il ne ressentit pas la moindre douleur.

Après avoir posé la petite à côté de lui et s’être avancé de quelques pas, il lui fit un petit signe de la main.

-Bon, c’est ici que nos chemins se séparent. Bonne continuation.

-Attends!

Avant qu’il puisse s’en aller, la petite fille l’interpella, le dévisageant d’un regard implorant.

-Je peux… t’accompagner? Au moins pour aujourd’hui?

Elle le fixait de ses yeux de chiots: une petite scène trop parfaite pour être honnête. Il se gratta l’arrière de la tête, les yeux vagabondant dans le ciel, faisant semblant d’hésiter.

-Bah… à vrai dire, je t’ai déjà sauvée deux fois… et ce gratuitement. Je vais pas en plus m’occuper de toi… Je suis un mercenaire, je te le répète. Je ne travaille pas à l’œil.

Ce n’est pas qu’il souhaitait absolument se débarrasser d’elle, mais s’il ne se tenait pas à sa nouvelle résolution ne serait-ce qu’un jour, cela voudrait dire qu’il était toujours aussi faible qu’avant.
Il s’agissait donc plus d’un entêtement puéril qu’autre chose, mais pour lui, c’était important.

La gamine avait à présent les mains plongées dans la grande poche se trouvant à l’avant de sa robe et semblait triturer quelque chose, hésitante.

Oh? Quelque chose à proposer?

Sa personnalité n’avait jamais été celle d’un homme froid et sans cœur, aussi ne se sentait-il pas spécialement à l’aise à l’idée d’abandonner à nouveau une pauvre gosse. Si elle avait en fin de compte de quoi le payer, cela l’arrangeait: sa résolution serait tenue et il n’aurait pas à se montrer cruel.

Après avoir pris une longue inspiration, comme pour se donner courage, l’enfant sortit enfin ses mains de sa poche et tendit celle de droite vers le garçon. Au creux de sa paume reposaient six petites pièces grisâtres. Sûrement la monnaie de ce monde.

-Tiens, c’est tout ce que j’ai. Ça suffira?

Il ne savait quoi répondre: c’était sûrement peu, étant donné qu’il s’agissait de la fortune d’une miséreuse, mais l’adolescent n’était absolument pas au fait de l’économie de ce monde.
Cependant, malgré le peu que cela représentait, c’était une proposition intéressante: pendant ce premier jour, il voulait surtout collecter des informations et trouver un lieu où dormir. Peut-être que ces pièces seraient suffisantes.
Et puis, faire le baby-sitter une journée, ce n’était pas la pire des occupations.

-Je peux me payer quoi avec ça? Tu penses que ça suffit pour une nuit à l’auberge? demanda-t-il.

La fille fut légèrement déconcertée devant ce soi-disant mercenaire qui ne connaissait même pas la valeur des pièces qu’elle lui tendait.

-Je…je suppose?

En clair, soit elle n’avait aucune idée du prix d’une auberge, soit elle le connaissait et savait pertinemment que cet argent n’était pas suffisant.

-Bon d’accord (il s’empara des pièces et les fourra dans l’une des poches de son short) tu peux rester avec moi jusqu’à demain matin.

Ses lèvres formèrent un petit sourire satisfait.

-Vous êtes bien aimable, jeune homme, dit-elle en faisant une petite courbette étrangement gracieuse.

Décidément, il n’arrivait pas à la cerner.

Il répondit à cette sorte de provocation, ou du moins à ce qu’il pensait être une provocation, par un simple haussement d’épaule.

-Ouvre la marche. Je ne connais pas cette ville, donc si tu pouvais me guider à l’auberge la plus proche…

Elle le dévisagea un moment sans rien dire, puis elle sourit de toutes ses dents.

-Tu peux compter sur moi! Je connais bien cette… (Elle sembla hésiter) ville, j’imagine? Bref, suis moi! Je vais t’emmener à la seule auberge de la ville.

Sur ce, elle se mit en marche et se dirigea en dehors de la ruelle.

Le garçon lui emboîta le pas, mais s’arrêta et contempla une dernière fois les dégâts qu’il avait fait, et se demanda pourquoi, à part les quelques gardes peu sympathiques, personne n’était venu ne serait-ce que constater l’étendue des dommages. Y avait-il seulement des habitants dans ces bâtisses?

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