Chapitre II: Nouveau Monde

Il avait l’impression de se faire balloter par une mer agitée. Il ne voyait rien, n’entendait rien, ne comprenait rien. Peu importe à quel point il se concentrait, il n’arrivait pas à penser clairement. La seule chose qu’il ressentait était un profond mal-être, comme si son cerveau avait été mixé et versé dans le shaker d’un barman un peu trop enthousiaste. Il perdait progressivement la notion du temps et de lui-même.

Mais tout à coup, son esprit devint plus clair, même s’il ne voyait toujours que du noir. Un sentiment étrange le parcourut, quelque chose qu’il n’avait jamais ressenti, et que personne n’était sans doute jamais sensé ressentir. Un flot d’information avait commencé à se déverser dans son cerveau, et plus que jamais il comprit pourquoi on comparait parfois cet organe à un disque dur.

Après un moment qui lui semblait avoir duré une éternité, il recouvra ses sensations, comme s’il était à nouveau dans un corps physique. Il ouvrit doucement ses yeux. Une lumière aveuglante l’obligea à les refermer brusquement et à cligner frénétiquement des paupières pour dissiper les formes bleutées qui lui dansaient devant les yeux.

Encore sa foutue aura divine? Il a oublié de me dire un truc? Ou alors il a foiré la téléportation? J’aimerais éviter d’avoir neuf jambes dès le début de ma nouvelle vie…

Mais ses doutes disparurent alors qu’il recouvrait progressivement la vue. Son regard était orienté vers le bas, et la première chose qu’il aperçut fut une paire de bottes hautes en cuir noir à sangles.

Le sol était classique: pavé, mais inégal, et surtout très sale.
L’homme releva lentement les yeux. Il avait une forte migraine, et porta une main à son front en relevant légèrement sa frange pour vérifier sa température, mais rien d’anormal.
Enfin si, il y avait quelque chose de déroutant. Lui qui avait toujours eu les cheveux court, il ne comprenait pas pourquoi des mèches lui descendaient jusque devant les yeux.
Ne s’attardant pas sur ce détail, il scruta les environs. Il se trouvait apparemment dans une ruelle, entre deux bâtiments en bois à moitié délabrés, séparés d’environ deux mètres.

Bon, j’imagine que c’est ici que je commence…

Il s’étira, les bras en avant et les doigts joints. Il remarqua alors quelque chose d’autre: ses mains semblaient étrangement fines et lisses, et il n’avait plus de poils sur les bras.

Qu’est-ce-que ce type à foutu…?

Sans vraiment y penser, il mit sa paume droite en avant et canalisa son énergie. Un grand miroir apparut alors en face de lui, flottant dans les airs.
Il fut surpris d’avoir utilisé aussi naturellement la magie de ce monde. Sur ce point-là, on pouvait au moins reconnaître que le “créateur” était compétent: il avait l’impression d’avoir toujours connu cette magie.

Après cette courte réflexion, il se concentra sur l’image que lui renvoyait le miroir. Son visage avait des traits fins, presque féminins, avec des cheveux noirs mi-longs en bataille venant encore renforcer cet aspect. Ses yeux étaient vairons: le gauche, turquoise, et le droit, écarlate. Il portait un short large noir affublé de quatre poches de style militaire (deux derrière, et une sur chaque côté extérieur des jambes), ainsi que deux poches classiques. Autour de ses hanches était accrochée une ceinture en chaîne à gros maillon dont pendait un médaillon en or dans lequel étaient encastrés sept petits cristaux en forme d’octaèdre régulier partant du rouge et faisant un dégradé jusqu’au violet en passant par le vert, puis par le bleu, formant comme une fleur. Il était habillé d’une tunique blanche plutôt banale avec par-dessus une longue cape noir profond très ample fixée autour de son cou par une épingle géante possédant un col relevé et dont le bas était en lambeau, mais ce dans une volonté purement cosmétique, et non parce que le tissu avait été éprouvé. Une épée longue rangée dans un fourreau en argent gravé pendait à ses hanches. La garde était de la même couleur que le fourreau, avec des quillons représentant des têtes de corbeaux et une grosse gemme pourpre à l’endroit ou la fusée, noire et striée, rejoignait la garde. Cette dernière était étrangement attachée à la chape du fourreau par ce qui semblait être des bandages blancs, empêchant le propriétaire de l’arme de dégainer l’épée sans les avoir préalablement enlevés. Le pommeau était quant à lui similaire au médaillon qui pendait à la ceinture de l’homme, mais il était en argent et non en or, et évidemment, plus épais.

J’ai vraiment l’impression d’être un cosplayeur trop zélé… et puis c’est quoi cette nouvelle tronche? on dirait un gamin de 14 ans… Cet enfoiré fait partie des chirurgiens du coeur?

Il se réconforta sur le fait qu’au moins il faisait la même taille qu’avant, et fit disparaître le miroir qu’il avait invoqué.

Son ventre gargouilla. Il le massa pour faire passer la sensation désagréable et fut surpris de le trouver totalement plat, même un peu musclé.

Moi qui commençais à m’attacher à mon petit bidon…

Il poussa un profond soupir. Il n’avait pas pu poser de question lorsqu’il parlait au “créateur” et se retrouvait maintenant complètement perdu.
Le jeune homme se gratta l’arrière de la tête.

Bon, il faut déjà que je trouve un endroit ou je peux me renseigner…

Il s’apprêtait à se mettre en marche, lorsqu’il entendit une voix l’interpeller dans son dos, qui le fit se retourner.

-T’es qui, ducon?

Un homme, la vingtaine, habillé d’un pantalon et d’un t-shirt qui ressemblaient plus à des chiffons qu’à des vêtements, le dévisageait, un couteau dans la main, et prêt à s’en servir. Il était maigre et ses cheveux courts étaient incroyablement sales. Ses petits yeux noirs fatigués et ses membres amaigris par la faim témoignaient de son état de santé déplorable. En bref, même avec une arme blanche, il n’avait pas l’air bien dangereux.

Le voyou semblait paniqué, et de la sueur perlait sur son front. Il avait l’air particulièrement déstabilisé par le nouvel arrivant et gardait prudemment son couteau entre ce dernier et lui-même, le visant avec la pointe de la lame.
Comme l’interpellé ne répondit pas immédiatement, l’autre sembla paniquer encore un peu plus.

-Ques’tu m’veux? (Il avait un trémolo dans la voix.) T’apparais comme ça d’nul part et tu te mates pendant trois plombes dans un miroir…(Il jeta un coup d’oeil nerveux à sa gauche.) T’es v’nu la sauver, c’est ça?

Sa poigne était crispée sur le manche de son arme, si bien que son bras tremblait légèrement.

J’ai du mal à suivre sa logique…

Alors que l’adolescent se demandait si le cerveau du pauvre bougre n’était pas en manque de glucose, il perçut un mouvement à côté de son opposant. Juste où se trouvait ce dernier, la ruelle s’élargissait d’environ un mètre, formant un coin, duquel dépassait une tête de petite fille aux longs cheveux en vagues qui le regardait droit dans les yeux, espérant sans doute qu’il était effectivement venu pour l’aider.

Je vois… la sauver elle… Cela dit, je ne vois pas pourquoi quelqu’un voudrait racketter cette gamine…

Il réfléchit un moment.
Devait-il la sauver? Après tout, il avait depuis bien longtemps compris que l’altruisme n’était qu’un piège à con, et rien ne l’obligeait à l’aider. Il n’était pas venu ici pour rester le même idiot idéaliste qu’il avait naguère été. Sa résolution pour ce nouveau départ: n’aider personne sans être sûr d’en tirer des bénéfices et de ne pas être mené en bateau. Tout ce qu’il allait faire maintenant, c’est vivre une vie confortable dans ce nouveau monde en utilisant ses pouvoirs pour gagner aisément sa vie. Le tout sans faire de remous.
Entrer en conflit avec une canaille dès son apparition n’était en toute logique pas l’action à entreprendre pour parvenir à cet objectif.
Il décida donc qu’il n’avait aucune raison d’agir dans cette situation.

-Non, ne t’inquiète pas, le rassura-t-il finalement, je ne cherche pas les ennuis. Je me suis juste perdu. (Il fit un signe de la main pour signifier qu’il s’excusait.) Sur ce…

Il tourna les talons, mais une voix l’interrompit.

-Tu vas vraiment me laisser seule ici avec cette raclure??

Il se retourna lentement. La jeune fille était toujours dans son coin, si bien que son corps était toujours dissimulé, mais son visage affichait maintenant un mélange de peur et de colère et ses yeux verts étaient au bords des larmes.

-Bah… c’est-à-dire que j’y gagne pas vraiment à t’aider… Et puis il a une arme! Je pourrais me faire blesser…

-Toi aussi tu as une arme! répliqua l’enfant, prête à pleurer.

Il poussa un soupir exaspéré. Il se doutait bien qu’aucune excuse ne ferait se résigner une personne à un tel sort, et il se disait qu’il devrait juste s’en aller sans un mot et la laisser là, mais quelque chose le poussait à vouloir que la jeune fille ne lui en tienne pas rigueur.
Il inventa une histoire au hasard et la recracha sans grande conviction.

-Pour ta gouverne, je suis un mercenaire: je ne me bats que s’il y a une récompense à la clé. Malheureusement, vu ton état, je ne suis pas sûr que tu possèdes quoi que ce soit qui puisse m’intéresser…

En effet, des cheveux mal coiffés, sales et bien trop longs recouvraient son visage qui était, tout comme celui du voyou, marqué par la malnutrition. Il ne voyait toujours pas son corps, mais sa maigreur ne faisait aucun doute.
La petite resta silencieuse, malgré sa panique évidente, et semblait chercher désespérément ce qu’elle pourrait lui proposer en échange de son assistance.
Il trouva cette vision particulièrement pathétique et préféra détourner le regard, se préparant à partir en douce. Mais la voix tremblante de la jeune fille vint à nouveau l’interrompre dans son action.

-J-Je… Je pourrais te payer avec… m-mon corps…

Le garçon leva un sourcil. Il se sentait quelque peu coupable d’avoir obligé une enfant à proposer une telle chose, mais il balaya ce sentiment rapidement.

-Non merci, répondit-il simplement. Une gamine comme toi doit être pleine de maladies… Et puis… c’est pas vraiment mon délire, les gosses…

-J-Je ne suis pas sûre de ce que tu veux dire par “maladies”, mais ça me déplaît fortement! répliqua-t-elle, outrée. Sache que je suis en pleine santé! Et j’en suis fière ! Je suis énergique et tombe très rarement malade, et donc à même de te servir en portant tes affaires, par exemple!

Quelle fierté mal placée… Et puis c’était ça qu’elle voulait dire? Quel choix de mots ambigu… Rends-moi mon sentiment de culpabilité!

Il se sentait tout de même un peu mal pour cette fille. Certes sa décision avait été d’arrêter d’aider les gens sans contrepartie, mais il n’était pas un monstre non plus.

Ce qui est sûr, c’est que je n’ai aucunement besoin d’une servante, encore moins si sa seule utilité est celle d’un chariot à bagage.

Il leva les yeux au ciel, tentant de trouver une quelconque manière de tirer profit du sauvetage de cette gamine.

Peut-être que si je la récupère, je pourrais la vendre à un quelconque établissement faisant travailler les filles en détresse?… Non, j’aimerais quand même éviter de commettre de mauvaises actions tant que ce n’est pas absolument nécessaire… Et puis ça m’étonnerait que je tire beaucoup d’argent d’une gueuse pareille…

Le jeune homme haussa les épaules, un sourire désabusé aux lèvres.

De toute façon, je ne sais pas où trouver un tel établissement… Non, décidément…

Il sortit de ses pensées.

-Désolé, mais ça va pas être possible. Bon courage!

Alors que le visage de la jeune fille se décomposait, il fit volte-face et se mit en marche.

Je vais commencer par chercher une auberge. Je pourrai obtenir pas mal de renseignements, et un endroit où dormir ce soir.
Cela dit, ça ne sera sûrement pas gratuit… Il fouilla instinctivement ses poches à la recherche de quelques pièces, mais elles étaient tout à fait vides.

Alors cet enfoiré n’a même pas pensé à ça… Je regrette de l’avoir complimenté.

Un soupir lui échappa.

En fait, c’est probablement volontaire de sa part, hein?

Le garçon passa en revue ses possessions. Même si ce monde fonctionnait sur le principe du troc, il n’avait que ses vêtements et son épée à proposer. Il était évidemment hors de question qu’il abandonne ses habits, et puis son arme avait sûrement des caractéristiques uniques. Ce serait idiot de s’en séparer dès le début.

Alors qu’il réfléchissait à ce qu’il allait faire, l’adolescent entendit un bruit derrière lui. Il n’eût pas le temps de se retourner: quelque chose le frappa dans le bas du dos, mais aucune douleur ne s’ensuivit. Il tourna la tête pour remarquer le voyou qui lui avait apparemment porté un coup de couteau. L’assaillant était complètement ahuri, regardant à la suite son arme puis le corps de son adversaire, ne comprenant visiblement pas ce qu’il s’était passé.

-J’vois… Une armure, hein?, lâcha-t-il en crachant à ses pieds.

De son côté, l’adolescent était également surpris. Le couteau n’avait pas l’air bien aiguisé, mais à ce point… Les racailles de son ancien monde possédaient généralement des couteau-papillon avec lesquels il faisaient les kékés pour impressionner les autres. Peut-être que la mode ici, c’était les couteaux à beurre.
Mais au vu de la réaction de l’attaquant, il était clair que l’arme aurait dû faire des dégâts.

Je comprends pas pourquoi il m’attaque… J’allais le laisser tranquille, moi… Peut-être que c’est juste comme avec les chats qui paniquent quand ils sont pris au piège? En tout cas, c’est un sacré ingrat…

-Tu tiens tant que ça à mourir? C’est rarement une bonne idée de s’en prendre au protagoniste, tu sais? Surtout s’il n’a pas encore eu l’occasion de faire l’étalage de sa puissance, lâcha-t-il d’un ton désinvolte.

Le sans-abri fut déstabilisé un instant par les propos étranges de son interlocuteur, mais il avait apparemment saisit l’idée principale.

-Fais pas trop l’malin, mon p’tit. Y’me suffit de viser ton joli minois et ton armure t’protègera pas.

L’assaillant resserra sa prise sur la poignée de son arme et se prépara à attaquer. Il avait remis de la distance entre lui et l’adolescent après son attaque manquée, et se trouvait à présent environ à quatre mètres de sa cible.
Sans même attendre une ouverture, le voyou se lança en avant, mais il était étonnamment lent.

Le garçon poussa un léger soupir.

Bon, pas le choix… Au moins, c’est une bonne occasion de mesurer ma force.

Il arma son bras en vu d’asséner un coup de poing à son adversaire, ce qui, contre toute attente, produisit une bourrasque dans la ruelle.
L’attaquant se figea, les yeux grand ouvert. L’adolescent était tout aussi abasourdi.

C’est pas mon mouvement de bras qui a fait ça, si? Je voulais juste donner un coup normal… Je peux pas maîtriser ma force, ou quoi?

Il voulut essayer quelque chose. Il abaissa son bras, tendit sa main devant lui et forma une pichenette avec son pouce et son majeur. Le délinquant le regarda faire, paralysé par l’incompréhension.

Le garçon retint sa respiration… et relâcha son majeur. Après une demi-seconde de suspension, le sol en dessous de lui se creusa de quelques centimètres et les murs qui l’entouraient se retrouvèrent avec un trou béant en leur centre. Un instant plus tard, une onde de choc vint percuter le voyou, l’envoyant voler à l’autre bout de la rue, ses membres ballottant comme ceux d’un pantin désarticulé. Son corps traversa le mur qui formait le cul de sac au fond de la ruelle et disparut derrière un écran de poussière.

La petite fille, toujours cachée dans le coin, avait par chance échappé à l’attaque, et regardait l’adolescent avec des yeux exorbités, la mâchoire pendant jusqu’au sol.
Ce dernier n’en revenait pas.

C’est ça, “l’être humain ultime”?

Il se tenait au milieu des débris de roche et de bois retombant en pluie sur le sol, totalement immobile, encore sous le choc. De la poussière avait également été soulevée lors de l’attaque, et elle vint chatouiller le nez du jeune homme, ce qui le fit éternuer.
Le sol se creusa à nouveau de quelques millimètres, et toute la poussière qui flottait dans l’air fut balayée par une nouvelle bourrasque.

Il ne pouvait effectivement pas contrôler sa puissance.

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