Chapitre I: Après la vie

L’homme se redressa brusquement et ouvrit les yeux.

Blanc.

Ce fut le premier mot qui lui vint à l’esprit.

-Qu’est-ce que…?

Tout en se frottant les yeux pour sortir de son cirage, l’homme scanna ses alentours, tentant de trouver une chose sur laquelle poser son regard. Mais il n’y avait rien d’autre que du blanc.
Et dans cette étendue immaculée s’étalant à perte de vue, l’homme n’arrivait même pas à déterminer si les pieds de la chaise noire sur laquelle il était assis étaient en contact avec le sol.

Décontenancé, l’homme se déplaça au bord de son siège et envoya ses orteils en éclaireur, mais là où ils auraient dû rencontrer ledit sol, ils ne rencontrèrent que du vide.

Dans un mélange de surprise et d’incompréhension, l’homme sursauta et se cala tout au fond de son siège, agrippant fermement les accoudoirs.

Ok, là, ça sent mauvais…

Non seulement il flottait au beau milieu d’un vide infini sur une simple chaise, mais en plus, il n’avait aucune idée d’où il pouvait bien se trouver, ni pourquoi.

La seule chose dont il était sûr, c’était qu’il ne s’agissait pas d’un lieu ordinaire: après tout, selon ses connaissances basiques de la pesanteur, une chaise ne devait pas léviter ainsi.
De plus, il ne voyait aucun fils qui auraient pu servir à maintenir le siège en l’air, et de toute façon, ce dernier était bien trop stable pour que cette hypothèse tienne la route.

Cependant, alors que l’homme commençait à paniquer devant la précarité de sa situation, sa mémoire, jusqu’alors brumeuse, s’éclaircit progressivement, et son agitation se transforma en incrédulité.

Mais en fait… Je devrais même pas être quelque part en ce moment, si? … À moins que… C’est ça le paradis…?

Même s’il avait du mal à se rappeler quand exactement, ça ne faisait aucun doute: il était mort.
Cela ressemblait fortement à la sensation que l’on avait lorsqu’on se réveillait sans se souvenir du moment où on s’était endormi, même si le bilan était un poil plus déprimant.

Ayant retrouvé son calme en même temps que sa mémoire et à présent en pleine maîtrise de soi, l’homme étudia une nouvelle fois son environnement.

Mhhhh… Décevant.

Le constat fut le même qu’à son arrivée: hormis sa chaise, il n’y avait strictement rien, si ce n’est du vide.

Ce qui l’inquiétait le plus, c’est qu’une fois au paradis, le consensus était que l’on devenait éternel.
Allait-il devoir se contenter de rester assis jusqu’à la fin des temps, si tant est qu’il y en ait une dans l’au-delà?
Sa vie avait déjà été pénible, et on allait lui imposer encore pire? Dieu était cruel…

Mais outre l’ennui, s’il se trouvait bel et bien dans une sorte de paradis, cela constituait un problème.
En effet, l’unique chose que l’homme avait attendu durant les dernières années de son existence, c’était le doux repos qu’on lui accorderait après sa mort et de pouvoir oublier toutes ses souffrances.
Alors si on le privait également de cela en le maintenant en vie sur une chaise au beau milieu du vide, peut-être que, tout comme le protagoniste du dernier livre qu’il avait lu, il se mettrait en tête d’éliminer dieu.

Poussant un soupir, l’homme secoua la tête pour chasser ces pensées.

Arrêtons d’être aussi pessimiste! Il doit bien avoir quelque chose à faire… Déjà, rien ne garantit qu’on puisse pas se déplacer dans ce vide. Peut-être que je peux voler comme un ange? Ou au moins léviter?

Cependant pour le découvrir, il faudrait essayer, et si il s’avérait que cela était impossible, alors l’homme tomberait probablement dans le néant, sans garantie d’être un jour intercepté par le sol.
Rester assis éternellement sur une chaise laissait probablement peu de place à l’amusement, mais être en chute libre pour l’éternité semblait bien pire.

Pour le moment, mieux valait tenter de trouver un passe-temps compatible avec l’immobilité, ou encore mieux, un moyen de fuir cette endroit.
Cela dit, si ce lieu était bien le « paradis », alors pour s’en aller, il faudrait être capable de tromper Dieu. L’homme avait toujours été plutôt malin, mais ici, il était question d’une divinité.

Je suppose qu’on peut pas savoir sans essayer…

Il se creusa donc la cervelle à la recherche d’une solution.
Pour partir de cet endroit, peut-être fallait-il tout simplement mourir à nouveau. Cependant, à part se frapper la tête contre le dossier de sa chaise, l’homme ne voyait pas bien comment se tuer…

C’est à cet instant qu’une idée farfelue lui traversa l’esprit: peut-être que s’il se contentait de penser fortement à une chose, elle se matérialiserait devant lui.
D’après la brochure, l’au-delà, c’était sensé être plutôt sympa. Une fonction comme celle-là devait être implémentée si se déplacer au sein du paradis n’était pas possible. En tout cas, si ça avait été lui le responsable de l’endroit, elle l’aurait été.

L’homme ferma donc les yeux et se concentra une bonne minute… mais rien ne se passa.

Mhhhh… Peut-être qu’une arme à feu est un objet trop complexe… Essayons un truc plus simple.

Pour sa deuxième tentative, il essaya de faire apparaître un couteau, mais échoua à nouveau.

Bon… j’imagine qu’il ne me reste plus qu’à tenter l’autostrangulation.

Et c’est alors que, le coupant dans ses pensées morbides, une vive lumière se mit à briller devant lui, le forçant à plisser les yeux, mais l’éclat, semblable à celui du soleil, était tellement puissant que l’homme dû également mettre ses mains devant son visage.

Le bougre n’eut pas le temps de se demander ce qu’il venait de se passer qu’une voix résonna au sein même du rayonnement.

-Désolé pour le retard! J’espère que tu n’as pas trop paniqué!

Il s’agissait d’une voix particulièrement nonchalante. Presque agaçante.

C’est qui ce type? L’ange qui accueille les morts?

-Ça peut aller, répondit l’homme, par contre, vous pouvez baisser votre luminosité?

-Ah oui, désolé! C’est juste que je ne peux pas vraiment te montrer mon visage!, répondit l’autre en gloussant.

-Ça me gène pas de ne pas vous voir, mais j’apprécierais ne pas devenir aveugle, si possible.

Le nouvel arrivant rigola franchement avant de s’excuser à nouveau.

-Je suppose que j’ai un peu trop mis le paquet, désolé!

La lumière émanant de son corps se fit progressivement plus faible, et l’homme put enfin regarder dans sa direction sans que ses rétines ne prennent feu, sans pour autant pouvoir distinguer son faciès.
Il parvenait cependant à deviner sa silhouette, qui semblait assise dans le vide.

Après un court silence, l’homme s’apprêta à poser une question, mais il se fit couper avant même d’avoir pu prononcer un mot.

-Je suppose que tu en es déjà conscient, mais tu es mort!

Pris au dépourvu par l’amorce étonnamment directe de son interlocuteur, l’homme resta bouche bée.

Il y va pas avec le dos de la cuillère… Remarque si son job est effectivement d’accueillir les morts, je peux comprendre qu’il ait finit par être désensibilisé…

-O-Oui, je sais… parvint-il à balbutier une fois le choc passé.

-Tu prends ça étrangement calmement, répliqua son interlocuteur d’un ton faussement surpris.

Je saurais pas dire pourquoi, mais ce type m’horripile…

-J’ai simplement eu le temps de le voir venir. Et puis c’est pas si grave que ça, au bout du compte, finit-il par répondre dans un haussement d’épaules.

Ce n’était pas comme s’il existait quelqu’un pour le pleurer, de toute façon.

-Je vois, murmura l’être, l’air un semblant amusé mais prétendant être attristé. Mais peu importe!, continua-t-il d’une voix enjouée, sache que tous les morts ne passent pas par ici. En réalité, tu es même le premier, et ce pour une raison toute simple: je veux te proposer marché!

Ce brusque changement de sujet et de ton fit grincer l’homme des dents: il avait l’étrange impression que ce type se foutait de lui.

-Un marché? Tu es le diable? demanda-t-il, ignorant au mieux ses instincts primaires.

-Mais non, voyons! En plus, le diable n’existe pas. Non, je suis… ton créateur, j’imagine?

L’homme lui adressa un regard perplexe.

-Donc tu es Dieu?

Mais l’autre fit non de la tête.

-Je préfère le terme de Créateur. Je ne suis pas “Dieu” au sens où les religions de votre monde l’entendent. Je me suis contenté de créer votre univers, mais je n’y interviens pas.

La silhouette, le “Créateur”, se pencha en avant, une main à côté de sa bouche, comme s’il voulait faire part à l’homme d’un secret sans qu’un individu extérieur ne l’entende.

-Pour tout te dire, les prières des gens de votre monde ne me parviennent pas, elles ne parviennent à personne. C’est comme si un personnage de fiction tentait de communiquer avec son auteur, tu vois ce que je veux dire? C’est assez drôle de voir ces gens prier pour que je les sauve juste avant qu’ils se fassent abattre comme des chiens! Ils sont tellement pathétiques!

Puis il rigola bruyamment, la tête jetée en arrière.

-Je…je vois…

Créateur, mon cul! C’est bien le diable, ce type! Ou au moins un démon… Faut que je me barre d’ic… Hein?

Quelque chose l’avait interpellé dans le discours de son interlocuteur.

Il s’est comparé à un… auteur? Est-ce que ça veut dire que c’est à cause de cet enfoiré que…?

L’enfoiré en question le coupa dans ses pensées.

-Détrompe-toi. Je viens de te dire que je n’intervenais pas dans ton monde, pas vrai? Je ne suis pas responsable de ce qu’il t’est arrivé au cours de ta vie. En fait, rien de ce qu’il se passe dans ton monde n’est de mon fait.

Il porta sa main droite à son menton et inclina légèrement la tête, prétendant être en pleine réflexion.

-Cela dit, il est vrai que l’analogie n’était pas très bonne…

Le « Créateur » s’éclaircit la gorge, croisa les bras et les jambes, et se lança dans une explication que personne n’avait demandé:

-En bref, j’ai créé ton monde, toi, tes congénères ainsi que toutes les autres espèces vivantes, pour mon divertissement. Enfin j’ai plus exactement créé « LUCA », comme vous l’appelez, qui a progressivement évolué en toutes sortes d’êtres différents, sans jamais que cela nécessite mon intervention.
Et il y a d’ailleurs des tas d’autres univers que le tien, chacun rempli d’histoires différentes dont les êtres vivants sont les acteurs. Mais je ne suis pas pour autant l' »auteur » de ces scénarios, car ce n’est pas moi qui décide de comment ils se déroulent: ça ne serait pas drôle sinon.

L’homme resta silencieux.
Il ne savait pas s’il devait croire ce type, mais en même temps, ce dernier n’avait rien à gagner à lui mentir: le ressentiment d’un humain ne l’affectait probablement pas des masses, donc même s’il était effectivement responsable de son malheur, il ne se fatiguerait pas à tenter de se dédouaner.

-Pourquoi m’expliquer tout ça?, demanda l’homme en ravalant sa colère à contrecœur, c’est pas comme si ça me concernait…

Et puis je me serais bien passé d’apprendre que j’existe uniquement pour le divertissement de quelqu’un d’autre…

-C’est là que tu te trompes! Si je te mets au parfum, ce n’est pas par pure cruauté!

Permets-moi d’en douter…

-C’est en lien direct avec ce fameux marché que j’ai à te proposer. Et il en vaut la peine, crois-moi!

L’homme leva un sourcil, dubitatif, ce qui fit pouffer le “Créateur”, mais ce dernier reprit son explication rapidement.

-Ce que je te propose, c’est tout simplement de te réincarner dans un univers différent de celui d’où tu viens. (Il écarta les bras) De t’offrir une nouvelle vie, en somme, conclu-t-il d’un ton enjoué.

Mais en réponse, l’homme se contenta de soupirer, et, visiblement déçu de l’offre, posa sa joue dans la paume de sa main gauche et détourna le regard, dépité.

-T’es sûr de bien avoir visionné ma vie? Qu’est ce qui te fait croire que j’ai envie de revivre exactement la même chose? lâcha-t-il sèchement.

Être réincarné devait sans doute présenter de nombreux attraits pour la majorité des gens, mais ce n’était pas le cas pour cet homme.
Il ne détestait pas la vie, loin de là; il savait juste pertinemment comment fonctionnaient les autres, et comment il fonctionnait lui.

S’il avait attendu la mort, c’était pour ne plus jamais avoir à expérimenter l’égoïsme de ses congénères, et parce qu’il avait compris .
Puisque la nature humaine était sans doute la même peu importe l’univers, en changer n’avait donc aucun intérêt, surtout si sa mémoire n’était pas effacée.
Mais même renaître sans cette dernière ne le tentait pas: après tout, sans ses souvenirs,

Rien que penser à son ancienne vie lui mettait les nerfs à vif.
En fait, le seul regret qu’il avait maintenant qu’il était mort, c’était qu’il ne pourrait jamais se venger des gens qui lui avaient pourri la vie, qui l’avaient trahi et qui l’avaient abandonné.
À la limite, être réincarné dans la même monde pour pouvoir leur faire payer, ça aurait été tentant, mais retraverser les mêmes épreuves dans un univers légèrement différent, non merci.

-Tu es sacrément pessimiste, répondit simplement son interlocuteur d’un ton amusé, mais ne t’en fais pas, je peux t’assurer que ça se passera différemment cette fois.

L’homme redirigea son regard vers le “créateur”, intrigué. Ce dernier leva un doigt et dit:

-Pour ce nouveau départ, je te ferai une fleur: tu deviendras l’être humain ultime. Une force incommensurable, un charisme fou et une connaissance totale de la magie de cet autre monde! Personne ne t’arrivera à la cheville et tout sera à ta portée: argent, célébrité, femmes… Bref, une vie de rêve!

L’homme baissa légèrement les yeux et pris son menton entre son pouce et son index, l’air pensif.

Ça pourrait être intéressant, en effet…

Après tout, s’il devenait une sorte d’être tout puissant, personne ne pourrait lui faire de coup fourré, et même si quelqu’un décidait de le faire, il serait en mesure de le supprimer sans peine, plutôt que de se contenter de subir comme dans sa vie précédente. Une bonne occasion de profiter de la vie, ce qu’il n’avait pas pu faire dans son monde, alors que cela aurait dû lui revenir de droit.

Sans oublier qu’apparemment, on pouvait utiliser de la magie dans cet autre monde. Son âme d’enfant s’enflammait rien qu’à l’idée de pouvoir balancer de grosses boules de feu sur des méchants.

Cela dit…

-J’ai bien compris ce que tu me proposes, mais il s’agit d’un marché selon tes dires… Qu’est-ce-que tu y gagnes, toi, à me ressusciter?

Il était bien placé pour savoir que rien ne s’obtenait gratuitement. Surtout dans ce genre de situation. Quand une personne vous rendait un service sans rien attendre en retour, il fallait généralement s’en méfier, car même dans l’éventualité où cela serait vrai sur le moment, cette personne n’hésiterait pas à vous balancer cet acte de bonté au visage pour se servir de vous lorsque l’occasion se présenterait.

Cependant, au-delà de cette philosophie, quelque chose d’autre le forçait à poser cette question: qu’est-ce qu’un être supérieur pourrait bien tirer de la réincarnation d’un simple humain?

-Pour tout te dire, ta vie a été l’une des plus divertissantes à mon goût, répondit le “créateur”, Ce que je te propose ici est une sorte de cadeau pour m’avoir bien amusé pendant ta courte existence. Et avec un peu de chance, cette nouvelle aventure que tu vas vivre sera tout aussi intéressante à regarder que l’autre. Je n’y gagne rien dans l’immédiat, c’est une sorte de pari sur l’avenir. De toute façon ça ne me coûte rien. Et puis pour une fois, j’ai bien envie d’intervenir dans le scénario! C’est une sorte de test, si tu veux.

Le fait que ses malheurs avaient procuré de l’amusement à ce dégénéré le rendait particulièrement amer. Cependant, si ce type était bel et bien une sorte de dieu, s’énerver contre lui n’aurait aucun sens: leurs valeurs étaient sans doute trop différentes.

Il arriva donc à la conclusion qu’il fallait mieux se taire et accepter la proposition avant qu’elle ne soit plus disponible: ce type n’allait pas s’attarder sur lui s’il refusait ou s’il tergiversait.

L’homme acquiesça doucement de la tête.

-Dans ce cas… J’accepte.

Le “créateur” joignit ses mains dans un claquement: il devait sûrement arborer un sourire satisfait.

-Parfait! Si tu as quelque chose à me demander après ta réincarnation, pense très fort au mot “créateur”, et je te répondrai. (Il porta son index et son majeur à son front en signe de salut) Bon voyage!

L’homme aurait voulu lui poser des questions concernant le monde dans lequel il allait apparaître, ainsi que l’étendue réelle de ses pouvoirs et de sa puissance une fois là-bas, mais il n’en eu pas le temps, et il se sentit partir.

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